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Full text of "Architectures : recueil publié sous la direction de Louis Süe & André Mare ; comprenant un dialogue de Paul Valéry et la présentation d'ouvrages d'architecture, décoration intérieure, peinture, sculpture et gravure contribuant depuis mil neuf cent quatorze a former le style français"

1 







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ARCHITECTURES 

RECUEIL PUBLIÉ SOUS LA DIRECTION DE 

LOUIS SUE & ANDRÉ MARE 

COMPRENANT UN DIALOGUE DE PAUL VALÉRY 
ET LA PRÉSENTATION D'OUVRAGES D'AR- 
CHITECTURE, DÉCORATION INTÉRIEURE, 
PEINTURE, SCULPTURE ET GRAVURE 
CONTRIBUANT DEPUIS MIL NEUF 
CENT QUATORZE A FORMER 
LE STYLE FRANÇAIS 




PARIS 

ÉDITIONS DE LA 

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 

5, RUE DE GRENELLE 






■ JJiV^.tÉ^iiîi'j'.i! 















ARCHITECTURES 




TOME PREMIER 






■ JJiV^.tÉ^iiîi'j'.i! 



















EUPALINOS OU L'ARCHITECTE 

Ilpôç yàçiv 

PHÈDRE. — Que fais-tu là, Socrate! Voici longtemps que je te cherche. 
J'ai parcouru notre pâle séjour, je t'ai demandé de toutes parts. Tout le 
monde ici te connaît, et personne ne t'avait vu. Pourquoi t'es— tu éloigné des 
autres ombres, et quelle pensée a réuni ton âme, à l'écart des nôtres, sur les 
frontières de cet empire transparent? 

SOCRATE. — Attends. Je ne puis pas répondre. Tu sais bien que la réflexion 
chez les morts est indivisible. Nous sommes trop simplifiés maintenant pour 
ne pas subir jusqu'au bout le mouvement de quelque idée. Les vivants ont 
un corps qui leur permet de sortir de la connaissance et d'y rentrer. Ils sont 
faits d'une maison et d'une abeille. 
PHÈDRE. — Merveilleux Socrate, je me tais. 

SOCRATE. — Je te remercie de ton silence. L'observant, tu fis aux dieux 
et à ma pensée le sacrifice le plus dur. Tu as consumé ta curiosité, et immolé 
ton impatience à mon âme. Parle maintenant librement, et si quelque désir 
te reste de m'interroger, je suis prêt à répondre, ayant achevé de me ques- 
tionner et de me répondre à moi-même. — Mais il est rare qu'une question 
que l'on a réprimée ne se soit pas dévorée elle-même dans l'instant. 
PHÈDRE. — Pourquoi donc cet exil ? Que fais-tu, séparé de nous tous? Alci- 
biade, Zenon, Menexène, Lysis, tous nos amis sont étonnés de ne pas te voir. 
Ils parlent sans but et leurs ombres bourdonnent. 
SOCRATE. — Regarde et entends. 
PHÈDRE. — Je n'entends rien. Je ne vois pas grand'chose. 



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10 

SOCRATE. — Peut-être n'es-tu pas suffisamment mort. C'est ici la limite 
de notre domaine. Devant toi coule un fleuve. 
PHÈDRE. — Hélas! Pauvre Illissus! 

SOCRATE. — Celui-ci est le fleuve du Temps. Il ne rejette que les âmes 
sur cette rive; mais tout le reste, il l'entraîne sans effort. 
PHÈDRE. — Je commence à voir quelque chose. Mais je ne distingue rien. 
Tout ce qui file et qui dérive, mes regards le suivent un instant et le perdent 
sans l'avoir divisé... Si je n'étais pas mort, ce mouvement me donnerait 
la nausée, tant il est triste et irrésistible. Ou bien, je serais contraint de 
l'imiter, à la façon des corps humains : je m'endormirais pour m 'écouler 
aussi. 

SOCRATE. — Ce grand flux, cependant, est fait de toutes choses que tu 
as connues, ou que tu aurais pu connaître. Cette nappe immense et acci- 
dentée, qui se précipite sans répit, roule vers le néant toutes les couleurs. 
Vois comme elle est terne dans l'ensemble. 

PHEDRE. — Je crois à chaque instant que je vais discerner quelque forme, 
mais ce que j'ai cru voir n'arrive jamais à éveiller la moindre similitude dans 
mon esprit. 

SOCRATE. — C'est que tu assistes à l'écoulement vrai des êtres, toi immo- 
bile dans la mort. Nous voyons, de cette rive si pure, toutes les choses humaines 
et les formes naturelles mues selon la vitesse véritable de leur essence. Nous 
sommes comme le rêveur, au sein duquel, les figures et les pensées bizar- 
rement altérées par leur fuite, les êtres se composent avec leurs changements; 
ici tout est négligeable, et cependant tout compte. Les crimes engendrent 
d'immenses bienfaits, et les plus grandes vertus développent des consé- 
quences funestes : le jugement ne se fixe nulle part, l'idée se fait sensation sous 
le regard, et chaque homme traîne après soi un enchaînement de monstres 
qui est fait inextricablement de ses actes et des formes successives de son 
corps... Je songe à la présence et aux habitudes des mortels dans ce cours si 
fluide, et que je fus l'un d'entre eux, cherchant à voir toutes choses comme je 
les vois précisément maintenant. Je plaçais la Sagesse dans la posture éter- 
nelle où nous sommes. Mais d'ici tout est méconnaissable. La vérité est devant 
nous, et nous ne comprenons plus rien. 

PHÈDRE. — Mais d'où peut donc, ô Socrate, venir ce goût de l'éternel qui 
se remarque parfois chez les vivants? Tu poursuivais la connaissance. Les 
plus grossiers essaient de préserver désespérément jusqu'aux cadavres des 
morts. D'autres bâtissent des temples et des tombes qu'ils s'efforcent de 
rendre indestructibles. Les plus sages et les mieux inspirés des hommes 
veulent donnera leurs pensées une harmonie et une cadence qui les défendent 
des altérations comme de l'oubli. 

SOCRATE. — Folie! ô Phèdre; tu le vois clairement. Mais les destins ont 
arrêté que parmi les choses indispensables à la race des hommes, figurent 
nécessairement quelques désirs insensés. Il n'y aurait pas d'hommes sans 
l'amour. Ni la science n'existerait sans d'absurdes ambitions : Et d'où penses- 
tu que nous ayons tiré la première idée et l'énergie de ces immenses efforts 



44 

qui ont élevé tant de villes très illustres et de monuments inutiles, que la rai- 
son admire qui eût été incapable de les concevoir? 

PHÈDRE. — Mais la raison, cependant, y eût quelque part. Tout, sans elle, 
serait par terre. 
SOÇRATE. — Tout. 

PHÈDRE. — Te souvient-il de ces constructions que nous vîmes faireauPirée? 
SOÇRATE. — Oui. 

PHÈDRE. — De ces engins, de ces efforts, de ces flûtes qui les tempéraient 
de leur musique; de ces opérations si exactes, de ces progrès à la fois si mys- 
térieux et si clairs? Quelle confusion tout d'abord, qui sembla se fondre dans 
l'ordre! Quelle solidité, quelle rigueur, naquirent entre ces fils qui donnaient 
les aplombs, et le long de ces frêles cordeaux tendus pour être affleurés par 
la croissance des lits de briques! 

SOÇRATE. — Je garde ce beau souvenir. O matériaux! Relies pierres!... O 
trop légers que nous sommes devenus! 

PHÈDRE. — Et de ce temple hors les murs, auprès de l'autel de Rorée, te 
souvient— il? 

SOÇRATE. — Celui d'Artémis la Chasseresse? 

PHÈDRE. — Celui-là même. Un jour, nous avons été par là. Nous avons 
discouru de la Reauté... 
SOÇRATE. — Hélas! 

PHÈDRE. — J'étais lié d'amitié avec celui qui a construit ce temple. Il était 
de Mégare et s'appelait Eupalinos. Il me parlait volontiers de son art, de tous 
les soins et de toutes les connaissances qu'il demande; il me faisait com- 
prendre tout ce que je voyais avec lui sur le chantier. Je voyais surtout son 
étonnant esprit. Je lui trouvais la puissance d'Orphée. Il prédisait leur avenir 
monumental aux informes amas de pierres et de poutres qui gisaient autour 
de nous, et ces matériaux, à sa voix, semblaient voués à la place unique où 
les destins favorables à la déesse les auraient assignés. Quelle merveille que 
ses discours aux ouvriers! Il n'y demeurait nulle trace de ses difficiles médi- 
tations de la nuit. Il ne leur donnait que des ordres et des nombres. 
SOÇRATE. — C'est la manière même de Dieu. 

PHÈDRE. — Ses discours et leurs actes s'ajustaient si heureusement qu'on 
eût dit que ces hommes n'étaient que ses membres. Tu ne saurais croire, 
Socrate, quelle joie c'était pour mon âme de connaître une chose si bien 
réglée. Je ne sépare plus l'idée d'un temple de celle de son édification. En 
voyant un, je vois une action admirable, plus glorieuse encore qu'une vic- 
toire et plus contraire à la misérable nature. Le détruire et le construire sont 
égaux en importance, et il faut des âmes pour l'un et pour l'autre; mais le 
construire est le plus cher à mon esprit. très heureux Eupalinos! 
SOCRATE. — Quel enthousiasme d'une ombre pour un fantôme! Je n'ai 
pas connu cet Eupalinos. C'était donc un grand homme? Je vois qu'il s'éle- 
vait à la suprême connaissance de son art. Est-il ici ? 

PHÈDRE. — Il est sans doute parmi nous; mais je ne l'ai encore jamais 
rencontré dans ce pays. 



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SOCRATE. — Je ne sais pas ce qu'il pourrait y construire. Ici les projets 
eux-mêmes sont souvenirs... Mais réduits que nous sommes aux seuls agré- 
ments de la conversation, j'aimerais assez de l'entendre. 
PHEDRE. — J'en ai retenu quelques préceptes. Je ne sais s'ils te plairaient. 
Moi, ils m'enchantent. 

SOCRATE. — Peux— tu m'en redire quelqu'un? 

PHEDRE. — Ecoute donc. Il disait bien souvent : "Il n'y a point de détails 
dans l'exécution". 

SOCRATE. — Je comprends et je ne comprends pas. Je comprends quel- 
que chose, et je ne suis pas sûr qu'elle soit bien celle qu'il voulait dire. 
PHEDRE. — Et moi, je suis certain que ton esprit subtil n'a pas manqué 
de bien saisir. Dans une âme si claire et si complète que la tienne, il doit 
arriver qu'une maxime de praticien prenne une force et une étendue toutes 
nouvelles. Si elle est véritablement nette, et tirée immédiatement du travail 
par un acte bref de l'esprit qui résume son expérience, sans se donner le 
temps de divaguer, elle est une matière précieuse au philosophe; c'est un 
lingot d'or brut que je te remets, orfèvre! 

SOCRATE. — Je fus orfèvre de mes chaînes! — Mais considérons ce pré- 
cepte. L'éternité d'ici nous convie à n'être pas économes de paroles. Cette 
durée infinie doit, ou ne pas être, ou contenir tous les discours possibles, 
et les vrais comme les faux. Je puis donc parler sans nulle crainte de me 
tromper, car si je me trompe, je dirai vrai tout à l'heure, et si je dis vrai, 
je dirai faux un peu plus tard. 

— O Phèdre, tu n'es pas sans avoir remarqué dans les discours les plus 
importants, qu'il s'agisse de politique ou des intérêts particuliers des citoyens, 
ou encore dans les paroles délicates que l'on doit dire à un amant, lorsque 
les circonstances sont décisives, — tu as certainement remarqué quel poids 
et quelle portée prennent les moindres petits mots et les moindres 
silences qui s'y insèrent. Et moi, qui ai tant parlé, avec le désir insatiable 
de convaincre, je me suis moi-même à la longue convaincu que les plus 
graves arguments et les démonstrations les mieux conduites avaient bien 
peu d'effet, sans le secours de ces détails insignifiants en apparence; et que 
par contre, des raisons médiocres, convenablement suspendues à des paroles 
pleines de tact, ou dorées comme des couronnes, séduisent pour longtemps 
les oreilles. Ces entremetteuses sont aux portes de l'esprit. Elles lui répètent 
ce qui leur plaît, elles le lui redisent à plaisir, finissant par lui faire croire 
qu'il entend sa propre voix. Le réel d'un discours, c'est après tout cette 
chanson, et cette couleur' d'une voix, que nous traitons à tort comme détails 
et accidents. 

PHEDRE. — Tu fais un immense détour, cher Socrate, mais je te vois 
revenir de si loin, avec mille autres exemples, et toutes tes forces dialec- 
tiques déployées! 

SOCRATE. — Considère aussi la médecine. Le plus habile opérateur du 
monde, qui met ses doigts industrieux dans ta plaie, si légères que soient 
ses mains, si savantes, si clairvoyantes soient-elles; pour sûr qu'il se sente 



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de la situation des organes et des veines, de leurs rapports et de leurs pro- 
fondeurs; quelle que soit aussi sa certitude des actes qu'il se propose d'ac- 
complir dans ta chair, des choses à retrancher et des choses à rejoindre; si 
par quelque circonstance dont il ne s'est pas préoccupé, un fil, une aiguille 
dont il se sert, un rien qui dans son opération lui est utile, n'est point 
exactement pur ou suffisamment purifié, il te tue. Te voilà mort... 
PHÈDRE. — Heureusement la chose est faite! Et c'est précisément celle qui 
m'advint. 

SOCRATE. — Te voilà mort, te dis-je, te voilà mort, guéri selon toutes 
les règles; car toutes les exigences de l'art et de l'opportunité étant satis- 
faites, la pensée contemple son œuvre avec amour. — Mais tu es mort. Un 
brin de soie mal préparé a rendu le savoir assassin; ce plus mince des 
détails a fait échouer l'œuvre d'Esculape et d'Athéna. 
PHÈDRE. — Eupalinos le savait bien. 

SOCRATE. — Il en est ainsi dans tous les domaines, à l'exception de celui 
des philosophes, dont c'est le grand malheur qu'ils ne voient jamais s'écrouler 
les univers qu'ils imaginent, puisqu'enfin ils n'existent pas. 
PHÈDRE. — Eupalinos était l'homme de son précepte. Il ne négligeait 
rien. Il prescrivait de tailler des planchettes dans le fil du bois, afin qu'in- 
terposées entre la maçonnerie et les poutres qui s'y appuient, elles empê- 
chassent l'humidité de s'élever dans les fibres, et bue, de les pourrir. Il 
avait de pareilles attentions à tous les points sensibles de l'édifice. On eût 
dit qu'il s'agissait de son propre corps. Pendant le travail de la construc- 
tion, il ne quittait guère le chantier. Je crois bien qu'il en connaissait toutes 
les pierres. Il veillait à la précision de leur taille; il étudiait minutieusement 
tous ces moyens que l'on a imaginés, pour éviter que les arêtes ne s'entament, 
et que la netteté des joints ne s'altère. Il ordonnait de pratiquer des ciselures, 
de réserver des bourrelets, de ménager des biseaux dans le marbre des 
parements. Il apportait les soins les plus exquis aux enduits qu'il faisait 
passer sur les murs de simple pierre. 

— Mais toutes ces délicatesses ordonnées à la durée de l'édifice étaient peu 
de chose au prix de celles dont il usait, quand il élaborait les émotions et 
les vibrations de lame du futur contemplateur de son œuvre. 

— Il préparait à la lumière un instrument incomparable, qui la répandit, 
tout affectée de formes intelligibles et de propriétés presque musicales, dans 
l'espace où se meuvent les mortels. Pareil à ces orateurs et à ces poètes aux- 
quels tu pensais tout à l'heure, il connaissait, ô Socrate, la vertu mystérieuse 
des imperceptibles modulations. Nul ne s'apercevait, devant une masse déli- 
catement allégée, et d'apparence si simple, d'être conduit à une sorte de 
bonheur par des courbures insensibles, par des inflexions infimes et toutes- 
puissantes; et par ces profondes combinaisons du régulier et de l'irrégulier 
qu'il avait introduites et cachées, et rendues aussi impérieuses qu'elles étaient 
indéfinissables; elles faisaient le mouvant spectateur, docile à leur présence 
invisible, passer de vision à vision, et de grands silences au murmure du 
plaisir, à mesure qu'il s'avançait, se reculait, se rapprochait encore, et qu'il 



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errait dans le rayon de l'œuvre, mû par elle-même, et le jouet de la seule 
admiration. — "Il faut", disait cet homme de Mégare, "que mon temple 
meuve les hommes comme les meut l'objet aimé". 

SOCRATE. — Cela est divin. J'ai entendu, cher Phèdre, une parole toute 
semblable, et toute contraire. Un de nos amis, qu'il est inutile de nommer, 
disait de notre Alcibiade dont le corps était si bien fait : "En le voyant, on 
se sent devenir architecte!..." Que je te plains, cher Phèdre! Tu es ici bien 
plus malheureux que moi-même. Je n'aimais que le Vrai; je lui ai donné ma 
vie; or, dans ces prés élyséens, quoique je doute encore si je n'ai pas fait 
un assez mauvais marché, je puis imaginer toujours qu'il me reste encore 
quelque chose à connaître. Je cherche volontiers parmi les ombres, l'ombre 
de quelque vérité... Mais toi, de qui la Beauté toute seule a formé les désirs 
et gouverné les actes, te voici entièrement démuni... Les corps sont souvenirs, 
les figures sont de fumée; cette lumière si égale en tous les points; si faible et 
si écœurante de pâleur; cette indifférence générale qu'elle éclaire, ou plutôt 
qu'elle imprègne, sans rien dessiner exactement; ces groupes à demi trans- 
parents que nous formons de nos fantômes; ces voix tout amorties qui 
nous restent à peine, et qu'on dirait chuchotées dans l'épais d'une toison ou 
dans l'indolence d'une brume... Tu dois souffrir, cher Phèdre! Mais encore, 
ne pas assez souffrir... Cela même nous est interdit, étant vivre! 
PHEDRE. — Je crois à chaque instant que je vais souffrir... Mais ne me 
parle pas je te prie, de ce que j'ai perdu. Laisse ma mémoire à soi-même. 
Laisse-lui son soleil et ses statues! O quel contraste me possède! Il y a peut- 
être, pour les souvenirs, une espèce de seconde mort que je n'ai pas encore 
subie. Mais je revis, mais je revois les cieux éphémères!... Ce qu'il y a de plus 
beau ne figure pas dans l'éternel! 
SOCRATE. — Où donc le places-tu? 

PHEDRE. — Rien de beau n'est séparable de la vie, et la vie est ce qui 
meurt. 

SOCRATE. — On peut le dire... Mais la plupart ont de la Beauté je ne sais 

quelle notion immortelle. 

PHEDRE. — Je te dirai, Socrate, que la beauté, selon ce Phèdre que je fus... 

SOCRATE. — Platon n'est-il pas dans ces parages? 

PHEDRE. — Je parle contre lui. 

SOCRATE. — Eh bien ! parle ! 

PHEDRE. — ... ne réside pas dans certains rares objets, ni même dans ces 

modèles situés hors de la nature, et contemplés par les âmes les plus nobles 

comme les exemplaires de leurs dessins et les types secrets de leurs travaux; 

choses sacrées et dont il conviendrait de parler avec les mots mêmes du 

poète : 

"Gloire du long désir, Idées!" 

SOCRATE. — Quel poète? 

PHEDRE. — Le très admirable Stephanos, qui parut tant de siècles après 

nous. Mais à mon sentiment, l'idée de ces Idées, desquelles notre merveilleux 



15 

Platon est le père, est infiniment trop simple, et comme trop pure, pour 
expliquer la diversité des Beautés, le changement des préférences dans les 
hommes, l'effacement de tant d'oeuvres qui furent portées aux nues, les créa- 
tions toutes nouvelles, et les résurrections impossibles à prévoir... Il y a bien 
d'autres objections! 

SOCRATE. — Mais quelle est ta propre pensée? 

PHEDRE. — Je ne sais plus comment la saisir. Rien ne l'enferme; tout la 
suppose... Elle est en moi comme moi-même; elle agit infailliblement; elle 
juge, elle désire... Mais quant à l'exprimer, je le puis aussi difficilement 
que je puis dire ce qui me fait moi, et que je connais si précisément et si peu. 
SOCRATE. — Mais puisqu'il est permis par les dieux, mon cher Phèdre, 
que nos entretiens se poursuivent dans ces enfers, où nous n'avons rien 
oublié, où nous avons appris quelque chose, où nous sommes placés au 
delà de tout ce qui est humain, nous devons savoir maintenant ce qui est 
véritablement beau, ce qui est laid; ce qui convient à l'homme; ce qui doit 
l'émerveiller sans le confondre, le posséder sans l'abêtir... 
PHEDRE. — C'est ce qui le met sans effort au— dessus de sa nature. 
SOCRATE. — "Sans effort?'' "Au-dessus de sa nature?'' 
PHÈDRE. — Oui. 

SOCRATE. — "Sans effort?" Comment se peut-il? — "Au-dessus de sa 
nature?' Que veut dire ceci? — Je pense invinciblement à un homme qui 
voudrait grimper sur ses propres épaules!... Rebuté par cette image absurde, 
je te demande, Phèdre, comment cesser d'être soi— même, puis revenir à son 
essence? Et comment, sans violence, peut arriver ceci? 

— Je sais bien que les extrêmes de l'amour, et que l'excès du vin, ou encore 
l'étonnante action de ces vapeurs que respirent les pythies, nous transportent, 
comme l'on dit, hors de nous-mêmes; et je sais mieux encore par mon 
expérience très certaine, que nos âmes peuvent se former dans le sein même 
du temps, des sanctuaires impénétrables à la durée, éternels intérieurement, 
passagers quant à la nature; où elles sont enfin ce qu'elles connaissent; où 
elles désirent ce qu'elles sont; où elles se sentent créées par ce quelles 
aiment, et lui rendent lumière pour lumière, et silence pour silence, se don- 
nant et se recevant sans rien emprunter à la matière du monde ni aux 
Heures. Elles sont alors comme ces calmes étincelants, circonscrits de tem- 
pêtes, qui se déplacent sur les mers. Qui sommes-nous, pendant ces abîmes? 
Ils supposent la vie qu'ils suspendent... 

— Mais ces merveilles, ces contemplations et ces extases n'éclaircissent pas 
pour mes yeux notre étrange problème de la beauté. Je ne sais pas attacher 
ces états suprêmes de l'âme à la présence d'un corps ou de quelque objet qui 
les suscite. 

PHÈDRE. — O Socrate, c'est que tu veux toujours tout tirer de toi-même!... 
Toi que j'admire entre tous les hommes, toi plus beau dans ta vie, plus beau 
dans ta mort, que la plus belle chose visible; grand Socrate, adorable laideur, 
toute-puissante pensée qui changes le poison en un breuvage d'immortalité, 
ô toi qui, refroidi, et la moitié du corps déjà de marbre, l'autre encore 






16 

parlante, nous tenais amicalement le langage d'un dieu, laisse-moi te dire 
quelle chose a manqué peut-être à ton expérience. 

SOCRATE. — Il est bien tard, sans doute, pour m'en instruire. Mais parle 
tout de même. 

PHEDRE. — Une chose, Socrate, une seule t'a fait défaut. Tu fus homme 
divin, et tu n'avais peut-être nul besoin des beautés matérielles du monde. 
Tu n'y goûtais qu'à peine. Je sais bien que tu ne dédaignais pas la douceur 
des campagnes, la splendeur de la ville; et ni les eaux vives, ni l'ombre 
délicate du platane; mais ce n'étaient pour toi que les ornements lointains 
de tes méditations, les environs délicieux de tes doutes, le site favorable à 
tes pas intérieurs. Ce qu'il y avait de plus beau te conduisant bien loin de 
soi, tu voyais toujours autre chose. 
SOCRATE. — L'homme, et l'esprit de l'homme. 

PHEDRE. — Mais alors, n'as— tu pas rencontré parmi les hommes, certains 
dont la passion singulière pour les formes et les apparences t'ait surpris! 
SOCRATE. — Sans doute. 

PHEDRE. — Et dont l'intelligence pourtant, et les vertus ne le cédaient à 
aucunes? 

SOCRATE. — Certes! 

PHEDRE. — Les plaçais-tu plus haut ou plus bas que les philosophes? 
SOCRATE. — Cela dépend. 

PHEDRE. — Leur objet te paraissait-il plus ou moins digne de recherche 
et d'amour que le tien même? 

SOCRATE. — Il ne s'agit pas de leur objet. Je ne puis penser qu'il existe plu- 
sieurs Souverain Rien. Mais ce qui m'est obscur, et difficile à entendre, c'est 
que des hommes aussi purs quant à l'intelligence, aient eu besoin des formes 
sensibles et des grâces corporelles pour atteindre leur état le plus élevé. 
PHEDRE. — Un jour, cher Socrate, je parlais de ces mêmes choses avec 
mon ami Eupalinos. 

Phèdre, me disait-il, plus je médite sur mon art, plus je l'exerce; plus je 
pense et agis, plus je souffre et me réjouis en architecte; — et plus je me 
ressens moi-même, avec une volupté et une clarté toujours plus certaines. 
Je m'égare dans mes longues attentes; je me retrouve par les surprises 
que je me cause; et au moyen de ces degrés successifs de mon silence, je 
m'avance dans ma propre édification; et j'approche d'une si exacte corres- 
pondance entre mes vœux et mes puissances, qu'il me semble avoir fait de 
l'existence qui me fut donnée, une sorte d'ouvrage humain. 
A force de construire, me fit-il en souriant, je crois bien que je me suis 
construit moi— même. 

SOCRATE. — Se construire, se connaître soi— même, sont-ce deux actes, 
ou non? 

PHEDRE. — ... et il ajouta : J'ai cherché la justesse dans les pensées; afin 
que, clairement engendrées par la considération des choses, elles se changent, 
comme d'elles-mêmes, dans les actes de mon art. J'ai distribué mes atten- 
tions; j'ai refait l'ordre des problèmes; je commence par où je finissais 



J7 
jadis, pour aller un peu plus loin... Je suis avare de rêveries; je conçois 
comme si j'exécutais. Jamais plus, dans l'espace informe de mon âme, je 
ne contemple de ces édifices imaginaires, qui sont aux édifices réels, ce que 
les chimères et les gorgones sont aux véritables animaux. Mais ce que je 
pense, est faisable; et ce que je fais, se rapporte à l'intelligible... Et puis... 
Écoute, Phèdre, (me disait-il encore), ce petit temple que j'ai bâti pour 
Hermès, à quelques pas d'ici, si tu savais ce qu'il est pour moi! — Où le 
passant ne voit qu'une élégante chapelle, — c'est peu de chose : quatre 
colonnes, un style très simple, — j'ai mis le souvenir d'un clair jour de ma 
vie. O douce métamorphose! Ce temple délicat, nul ne le sait, est l'image 
mathématique d'une fille de Corinthe, que j'ai heureusement aimée. Il en 
reproduit fidèlement les proportions particulières. Il vit pour moi! Il me 
rend ce que je lui ai donné... 

— C'est donc pourquoi il est d'une grâce inexplicable, lui dis-je. On y sent 
bien la présence d'une personne, la première fleur d'une femme, l'harmo- 
nie d'un être charmant. Il éveille vaguement, un souvenir qui ne peut pas 
arriver à son terme; et ce commencement d'une image dont tu possèdes la 
perfection, ne laisse pas de poindre lame et de la confondre. Sais— tu bien 
que si je m'abandonne à ma pensée, je vais le comparer à quelque chant 
nuptial mêlé de flûtes, que je sens naître de moi-même. 

Eupalinos me regarda avec une amitié plus précise et plus tendre. 

— Oh! dit-il, que tu es fait pour me comprendre! Nul plus que toi ne 
s'est approché de mon démon. Je voudrais bien te confier tous mes secrets; 
mais, des uns, je ne saurais moi-même te parler convenablement, tant ils 
se dérobent au langage; les autres, risqueraient fort de t'ennuyer, car ils se 
réfèrent aux procédés et aux connaissances les plus spéciales de mon art. 
Je puis te dire seulement quelles vérités, sinon quels mystères, tu viens 
maintenant d'effleurer, me parlant de concert, de chants et de flûtes, au 
sujet de mon jeune temple. Dis-moi, (puisque tu es si sensible aux effets 
de l'architecture) n'as-tu pas observé, en te promenant dans cette ville, que 
d'entre les édifices dont elle est peuplée, les uns sont "muets"; les autres 
"parlent"; et d'autres enfin, qui sont les plus rares, "chantent"? — Ce n'est 
pas leur destination, ni même leur figure générale, qui les animent à ce 
point, ou qui les réduisent au silence. Cela tient au talent de leur construc- 
teur, ou bien à la faveur des Muses. 

— Maintenant que tu me le fais remarquer, je le remarque dans mon esprit. 

— Bien. Ceux des édifices qui ne parlent ni ne chantent, ne méritent que 
le dédain; ce sont choses mortes, inférieures dans la hiérarchie à ces tas 
de moellons que vomissent les chariots des entrepreneurs, et qui amusent, 
du moins, l'œil sagace, par l'ordre accidentel qu'ils empruntent de leur 
chute... Quant aux monuments qui se bornent à parler, s'ils parlent clair, 
je les estime. Ici, disent-ils, se réunissent les marchands. Ici, les juges déli- 
bèrent. Ici, gémissent des captifs. Ici, les amateurs de débauche... (Je dis 
alors à Eupalinos que j'en avais vu de bien remarquables dans ce dernier 
genre. Mais il ne m'entendit pas)... Ces loges mercantiles, ces tribunaux et 



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ces prisons, quand ceux qui les construisent savent s'y prendre, tiennent le 
langage le plus net. Les uns aspirent visiblement une foule active et sans 
cesse renouvelée; ils lui offrent des péristyles et des portiques; ils l'invitent 
par bien des portes et par de faciles escaliers, à venir, dans leurs salles 
vastes et bien éclairées, former des groupes, et se livrer à la fermentation 
des affaires... Mais les demeures de la justice doivent parler aux yeux de la 
rigueur et de l'équité de nos lois. La majesté leur sied, des masses toutes 
nues; et la plénitude effrayante des murailles. Les silences de ces pare- 
ments déserts sont à peine rompus, de loin en loin, par la menace d'une 
porte mystérieuse, ou par les tristes signes que font sur les ténèbres d'une 
étroite fenêtre, les gros fers dont elle est barrée. Tout ici rend des arrêts, 
et parle de peines. La pierre prononce gravement ce qu'elle renferme; le 
mur est implacable; et cette œuvre, si conforme à la vérité, déclare forte- 
ment sa destination sévère... 

SOCRATE. — Ma prison n'était point si horrible... Il me semble que c'était 
un lieu terne et indifférent en soi. 
PHÈDRE. — Comment peux-tu le dire! 

SOCRATE. — J'avoue que je l'ai peu considérée. Je ne voyais que mes 
amis, l'immortalité, et la mort. 
PHÈDRE. — Et je n'étais pas avec toi! 

SOCRATE. — Platon n'y était pas non plus, ni Aristippe... Mais la salle 
était pleine. Les murs m'étaient cachés. La lumière du soir mettait la cou- 
leur de la chair sur les pierres de la voûte... En vérité, cher Phèdre, je 
n'eus jamais de prison que mon corps. Mais reviens à ce que disait ton ami. 
Je crois qu'il allait te parler des édifices les plus précieux, et c'est ce que 
je voudrais entendre. 
PHÈDRE. — Eh bien, je poursuivrai. 

— Eupalinos me fit encore un magnifique tableau de ces constructions gigan- 
tesques que l'on admire dans les ports. Elles s'avancent dans la mer. Leurs 
bras, d'une blancheur absolue et dure, circonscrivent des bassins assoupis 
dont ils défendent le calme. Ils les gardent en sûreté, paisiblement gorgés 
de galères, à l'abri des enrochements hérissés et des jetées retentissantes, 
De hautes tours, où veille quelqu'un, où la flamme des pommes de pin. 
pendant les nuits impénétrables, danse et fait rage, commandent le large, à 
l'extrémité écumante des môles... Oser de tels travaux, c'est braver Nep- 
tune lui-même. Il faut jeter les montagnes à charretées, dans les eaux que 
l'on veut enclore. Il faut opposer les rudes débris tirés des profondeurs de 
la terre, à la mobile profondeur de la mer, et aux chocs des cavaleries 
monotones que presse et dépasse le vent... Ces ports, me disait mon ami, 
ces vastes ports, quelle clarté devant l'esprit! Comme ils développent leurs 
parties! Comme ils descendent vers leur tâche! — Mais les merveilles 
propres à la mer, et la statuaire accidentelle des rivages, sont offertes gra- 
cieusement par les dieux à l'architecte. Tout conspire à l'effet que produisent 
sur les âmes, ces nobles établissements à demi-naturels : la présence de 
l'horizon pur, la naissance et l'effacement d'une voile, l'émotion du détache- 



19 
ment de la terre, le commencement des périls, le seuil étincelant des con- 
trées inconnues; et l'avidité même des hommes, toute prête à se changer 
dans une crainte superstitieuse, à peine lui cèdent-ils et mettent-ils le pied 
sur le navire... Ce sont en vérité d'admirables théâtres; mais plaçons au- 
dessus, les édifices de l'art seul! Dussions-nous faire contre nous-mêmes 
un effort assez difficile, il faut s'abstraire quelque peu des prestiges de la 
vie, et de la jouissance immédiate. Ce qu'il y a de plus beau est nécessaire- 
ment tyrannique... 

— Mais je dis à Eupalinos que je ne voyais pas pourquoi il en doit être 
ainsi. Il me répondit que la véritable beauté était précisément aussi rare 
que l'est, entre les hommes, l'homme capable de faire effort contre soi- 
même, c'est-à-dire de choisir un certain soi-même, et de se l'imposer. 
Ensuite, ressaisissant le fîl d'or de sa pensée : Je viens maintenant, dit— il, à 
ces chefs-d'œuvre entièrement dus à quelqu'un, et desquels je te disais, il 
y a un instant, qu'ils semblent chanter par eux— mêmes. 

Était-ce là une parole vaine, ô Phèdre? Etaient-ce des mots négligem- 
ment créés par le discours, qu'ils ornent rapidement, mais qui ne sup- 
portent pas d'être réfléchis? — Mais non, Phèdre, mais non!... Et quand tu 
as parlé, (le premier, et involontairement), de musique à propos de mon 
temple, c'est une divine analogie qui t'a visité. Cet hymen de pensées qui 
s'est conclu de soi-même sur tes lèvres, comme l'acte distrait de ta voix; 
cette union d'apparence fortuite de choses si différentes, tient à une néces- 
sité admirable, qu'il est presque impossible de penser dans toute sa pro- 
fondeur, mais dont tu as ressenti obscurément la présence persuasive. 
Imagine donc fortement ce que serait un mortel assez pur, assez raisonnable, 
assez subtil et tenace, assez puissamment armé par Minerve, pour méditer 
jusqu'à l'extrême de son être, et donc jusqu'à l'extrême réalité, cet étrange 
rapprochement des formes visibles avec les assemblages éphémères des 
sons successifs; pense à quelle origine intime et universelle, il s'avancerait; 
à quel point précieux il arriverait; quel dieu il trouverait dans sa propre 
chair! Et se possédant enfin dans cet état de divine ambiguïté, s'il se pro- 
posait alors de construire je ne sais quels monuments, de qui la figure 
vénérable ou gracieuse, participât directement de la pureté du son musical, 
ou dût communiquer à l'âme l'émotion d'un accord inépuisable, — songe, 
Phèdre, quel homme! Imagine quels édifices!... Et nous, quelles jouissances! 

— Et toi, lui dis-je, tu le conçois? 

— Oui et non. Oui, comme un rêve. Non, comme une science. 

— Tires-tu quelque secours de ces pensées? 

— Oui, comme aiguillon. Oui, comme jugement. Oui, comme peines... 
Mais je ne suis pas en possession d'enchaîner, comme il le faudrait, une 
analyse à une extase. Je m'approche parfois de ce pouvoir si précieux... 
Une fois, je fus infiniment près de le saisir, mais seulement comme on 
possède, pendant le sommeil, un objet aimé. Je ne puis te parler que des 
approches d'une si grande chose. Quand elle s'annonce, cher Phèdre, je 
diffère déjà de moi-même, autant qu'une corde tendue diffère d'elle-même 



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20 

qui était lâche et sinueuse. Je suis tout autre que je ne suis. Tout est clair, 
et semble facile. Alors, mes combinaisons se poursuivent et se conservent 
dans ma lumière. Je sens mon besoin de beauté, égal à mes ressources 
inconnues, engendrer à soi seul des figures qui le contentent. Je désire de 
tout mon être... Les puissances accourent. Tu sais bien que les puissances 
de lame procèdent étrangement de la nuit... Elles s'avancent, par illusions, 
jusqu'au réel. Je les appelle, je les adjure par mon silence... Les voici, 
toutes chargées de clartés et d'erreurs. Le vrai, le faux, brillent également 
dans leurs yeux, sur leurs diadèmes. Elles m'écrasent de leurs dons, elles 
m'assiègent de leurs ailes... Phèdre, c'est ici le péril! C'est la plus difficile 
chose du monde!... O moment le plus important, et déchirement capi- 
tal!... Ces faveurs surabondantes et mystérieuses, loin de les accueillir telles 
quelles, uniquement déduites du grand désir, naïvement formées de l'ex- 
trême attente de mon âme, il faut que je les arrête, ô Phèdre, et qu'elles 
attendent mon signal. Et les ayant obtenues par une sorte d'interruption de 
ma vie (adorable suspens de l'ordinaire durée), je veux encore que je divise 
l'indivisible, et que je tempère et que j'interrompe la naissance même des 
Idées... 

— O malheureux, lui dis-je, que veux-tu faire pendant un éclair? 

— Etre libre. Il y a bien des choses, reprit-il, il y a... toutes choses, dans cet 
instant; et tout ce dont s'occupent les philosophes se passe entre le regard 
qui tombe sur un objet, et la connaissance qui en résulte... pour en finir 
toujours prématurément. 

— Je ne te comprends pas. Tu t'efforces donc de retarder ces Idées? 

— Il le faut. Je les empêche de me satisfaire. Je diffère le pur bonheur. 

— Pourquoi? D'où tires-tu cette force cruelle? 

— C'est qu'il m'importe, sur toute chose, d'obtenir de "ce qui va être", 
qu'il satisfasse, avec toute la vigueur de sa nouveauté, aux exigences rai- 
sonnables de "ce qui a été". Comment ne pas être obscur?... Ecoute : j'ai 
yu, un jour, telle touffe de roses, et j'en ai fait une cire. Cette cire achevée, 
je l'ai mise dans le sable. Le Temps rapide réduit les roses à rien; et le feu 
rend promptement la cire à sa nature informe. Mais la cire ayant fui de 
son moule fomenté, et perdue, la liqueur éblouissante du bronze vient 
épouser, dans le sable durci, la creuse identité du moindre pétale... 

— J'entends! Eupalinos. Cette énigme m'est transparente; le mythe est 
facile à traduire. 

Ces roses qui furent fraîches, et qui périssent sous tes yeux, ne sont-elles 
pas toutes choses, et la vie mouvante elle-même? — Cette cire que tu 
as modelée, y imposant tes doigts habiles, l'œil butinant sur les corolles et 
revenant chargé de fleurs vers ton ouvrage, — n'est-ce pas là une figure 
de ton labeur quotidien, riche du commerce de tes actes avec tes observa- 
tions fidèles? — Le feu, c'est le Temps lui-même, qui abolirait entièrement, 
ou dissiperait dans le vaste monde, et les roses réelles et tes roses de cire, 
si ton être, en quelque manière, ne gardait, je ne sais comment, les formes 
de ton expérience et la solidité secrète de sa raison... Quant à l'airain liquide, 



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21 

certes, ce sont les puissances exceptionnelles de ton âme qu'il signifie, et 
le tumultueux état de quelque chose qui veut naître. Cette foison incan- 
descente se perdrait en vaine chaleur et en réverbérations infinies, et ne 
laisserait après soi que des lingots ou d'irrégulières coulées, si tu ne savais 
la conduire, par des canaux mystérieux, se refroidir et se répandre dans les 
nettes matrices de ta sagesse. Il faut donc nécessairement que ton être se 
divise, et se fasse, dans le même instant, chaud et froid, fluide et solide, 
libre et lié, — roses, cire, et le feu; matrice et métal de Corinthe. 

— C'est cela même! Mais je t'ai dit que je m'y essaie seulement. 

— Comment t'y prends— tu? 

— Comme je puis. 

— Mais dis— moi comment tu essaies? 

— Ecoute encore, puisque tu le désires... Je ne sais trop comment t éclair— 
cir ce qui n'est pas clair pour moi— même... O Phèdre, quand je compose 
une demeure, (qu'elle soit pour les dieux, qu'elle soit pour un homme), et 
quand je cherche cette forme avec amour, m'étudiant à créer un objet qui 
réjouisse le regard, qui s'entretienne avec l'esprit, qui s'accorde avec la 
raison et les nombreuses convenances,... je te dirai cette chose étrange 
"qu'il me semble que mon corps est de la partie "... Laisse— moi dire. Ce 
corps est un instrument admirable, dont je m'assure que les vivants, qui 
l'ont tous à leur service, n'usent pas dans sa plénitude. Ils n'en tirent que 
du plaisir, de la douleur, et des actes indispensables, comme de vivre. Tan- 
tôt ils se confondent avec lui ; tantôt ils oublient, quelque temps, son exis- 
tence; et tantôt brutes, tantôt purs esprits, ils ignorent quelles liaisons 
universelles ils contiennent, et de quelle substance prodigieuse ils sont faits. 
Par elle, cependant, ils participent de ce qu'ils voient et de ce qu'ils 
touchent : ils sont pierres, ils sont arbres; ils échangent des contacts et des 
souffles avec la matière qui les englobe. Ils touchent, ils sont touchés; ils 
pèsent et soulèvent des poids; ils se meuvent, et transportent leurs vertus 
et leurs vices; et quand ils tombent dans la rêverie, ou dans le sommeil 
indéfini, ils reproduisent la nature des eaux, ils se font sables et nuées... 
Dans d'autres occasions, ils accumulent et projettent la foudre!... 

Mais leur âme ne sait pas exactement se servir de cette nature qui est si 
près d'elle, et qu'elle pénètre. Elle devance, elle retarde; elle semble fuir 
l'instant même. Elle en reçoit des chocs et des impulsions qui la font s'éloi- 
gner en elle-même, et se perdre dans son vide où elle enfante des fumées. 
Mais moi, tout au contraire, instruit par mes erreurs, je dis en pleine 
lumière, je me répète à chaque aurore : 

O mon corps, qui me rappelez à tout moment ce tempérament de mes 
tendances, cet équilibre de vos organes, ces justes proportions de vos 
parties, qui vous font être et vous rétablir au sein des choses mouvantes; 
prenez garde à mon ouvrage; enseignez-moi sourdement les exigences 
de la nature, et me communiquez ce grand art dont vous êtes doué, 
comme vous en êtes fait, de survivre aux saisons, et de vous reprendre 
des hasards. Donnez-moi de trouver dans votre alliance le sentiment des 



22 

choses vraies; modérez, renforcez, assurez mes pensées. Tout périssable 
que vous soyez, vous l'êtes bien moins que mes songes. Vous durez un 
peu plus qu'une fantaisie; vous payez pour mes actes, et vous expiez pour 
mes erreurs : Instrument que vous êtes, de la vie, vous êtes à chacun de 
nous l'unique objet qui se compare à l'univers. La sphère tout entière 
vous a toujours pour centre; ô chose réciproque de l'attention de tout le 
ciel étoile! Vous êtes bien la mesure du monde, dont mon âme ne me 
présente que le dehors. Elle le connaît sans profondeur, et si vainement, 
qu'elle se prend quelquefois à le ranger au rang de ses rêves; elle doute du 
soleil... Infatuée de ses fabrications éphémères, elle se croit capable d'une 
infinité de réalités différentes; elle imagine qu'il existe d'autres mondes, 
mais vous la rappelez à vous-même, comme l'ancre fait le navire... 
Mon intelligence mieux inspirée ne cessera, cher corps, de vous appeler à soi 
désormais; ni vous, je l'espère, de la fournir de vos présences, de vos ins- 
tances, de vos attaches locales. Car nous trouvâmes enfin, vous et moi, le 
moyen de nous joindre, et le nœud indissoluble de nos différences : c'est 
une œuvre qui soit fille de nous. Nous agissions chacun de notre côté. Vous 
viviez. Je rêvais. Mes vastes rêveries aboutissaient à une impuissance illi- 
mitée. Mais cette œuvre que maintenant je veux faire, et qui ne se fait 
pas d'elle-même, puisse-t-elle nous contraindre de nous répondre, et 
surgir uniquement de notre entente! Mais ce corps et cet esprit, mais cette 
présence invinciblement actuelle, et cette absence créatrice qui se disputent 
l'être, et qu'il faut enfin composer; mais ce fini et cet infini que nous ap- 
portons, chacun selon sa nature, il faut à présent qu'ils s'unissent dans une 
construction bien ordonnée; et si, grâces aux dieux, ils travaillent de concert, 
s'ils échangent entre eux de la convenance et de la grâce, de la beauté et de 
la durée, des mouvements contre des lignes, et des nombres contre des pen- 
sées, c'est donc qu'ils auront découvert leur véritable relation, leur Acte. 




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25 



BAUDELAIRE 




Scuplture de R.Duchamp.'/il ion 



Jacques Villon se. 



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25 







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Qu'ils se concertent, qu'ils se comprennent, au moyen de la matière de mon 
art! Les pierres et les forces, les profils et les masses, les lumières et les 
ombres, les groupements artificieux, les illusions de la perspective et les 
réalités de la pesanteur, ce sont les objets de leur commerce, dont le lucre 
soit enfin cette incorruptible richesse que je nomme "Perfection". 
SOCRATE. — Quelle prière sans exemple!... Et ensuite? 
PHÈDRE. — Il se tut. 

SOCRATE. — Tout ceci sonne étrangement dans ce lieu. Maintenant que 
nous sommes privés de corps, nous devons assurément nous en plaindre, 
et considérer cette vie que nous avons quittée, du même œil envieux que 
nous regardions jadis le jardin des ombres heureuses... Ni les œuvres, ni 
les désirs ne nous suivent ici; mais il y a place pour les regrets. 
PHÈDRE. — Ces bosquets sont hantés d'éternels misérables... 
SOCRATE. — Si je rencontrais cet Eupalinos, je lui demanderais quelque 

chose encore. 

PHÈDRE. — Il doit être le plus malheureux des bienheureux. Que lui 

demanderais-tu ? 

SOCRATE. — De s'expliquer un peu plus clairement au sujet de ces 

édifices dont il disait "qu'ils chantent". 



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28 

PHEDRE. — Je vois que cette parole te poursuit. 

SOCRATE. — Il est des paroles qui sont abeilles pour l'esprit. Elles ont 
l'insistance de ces mouches, et le harcèlent. Celle-ci m'a piqué. 
PHÈDRE. — Et que dit la piqûre? 

SOCRATE. — Elle ne cesse de m'exciter à divaguer sur les arts. Je les 
rapproche, je les distingue; je veux entendre le chant des colonnes, et me 
figurer dans le ciel pur le monument d'une mélodie. Cette imagination 
me conduit très facilement à mettre d'un côté, la Musique et l'Architec- 
ture; et de l'autre, les autres arts. Une peinture, cher Phèdre, ne couvre 
qu'une surface, comme un tableau ou un mur; et là, elle feint des objets 
ou des personnages. La statuaire, mêmement, n'orne jamais qu'une por- 
tion de notre vue. Mais un temple, joint à ses abords, ou bien l'intérieur 
de ce temple, forme pour nous une sorte de grandeur complète dans 
laquelle nous vivons... Nous sommes, nous nous mouvons, nous vivons 
alors dans l'œuvre de l'homme! Il n'est de partie de cette triple étendue 
qui ne fut étudiée, et réfléchie. Nous y respirons en quelque manière la 
volonté et les préférences de quelqu'un. Nous sommes pris et maîtrisés 
dans les proportions qu'il a choisies. Nous ne pouvons lui échapper. 
PHÈDRE. — Sans doute... 

SOCRATE. — Mais ne vois-tu pas que la même chose nous arrive dans 
une autre circonstance. 
PHÈDRE. — Quelle chose? 

SOCRATE. — D'être dans une œuvre de l'homme, comme poissons dans 
l'onde, d'en être entièrement baignés, d'y vivre, et de lui appartenir? 
PHEDRE. — Je ne devine pas. 

SOCRATE. — Hé quoi! Tu n'as donc jamais éprouvé ceci, quand tu 
assistais à quelque fête solennelle, ou que tu prenais ta part d'un banquet, 
et que l'orchestre emplissait la salle, de sons et de fantômes? Ne te sem- 
blait-il pas que l'espace primitif était substitué par un espace intelligible 
et changeant; ou plutôt, que le temps lui-même t'entourait de toutes parts? 
Ne vivais-tu pas dans un édifice mobile, et sans cesse renouvelé, et recons- 
truit en lui-même; tout consacré aux transformations d'une âme qui serait 
l'âme de l'étendue? N'était-ce pas une plénitude changeante, analogue à 
une flamme continue, éclairant et réchauffant tout ton être par une inces- 
sante combustion de souvenirs, de pressentiments, de regrets et de présages, 
et d'une infinité d'émotions sans causes précises? Et ces moments, et leurs 
ornements; et ces danses sans danseuses, et ces statues sans corps et sans 
visage (mais pourtant si délicatement dessinées), ne te semblaient-ils pas 
t'environner, toi, esclave de la présence générale de la Musique? Et cette 
production inépuisable de prestiges, n'étais-tu pas enfermé avec elle, et 
contraint de l'être, comme une pythie dans sa chambre de fumée? 
PHÈDRE. — Oui certainement. Et même j'ai observé que d'être dans 
cette enceinte et dans cet univers créé par les sons, ici ou là, c'était aussi 
être hors de soi-même... 
SOCRATE. — Et davantage! N'as-tu pas ressenti cette mobilité comme 









29 

immobile, relativement à ta pensée plus mobile encore? N'as-tu pas con- 
sidéré, par instants, et comme à part toi, cet édifice d'apparitions, de 
transitions, de conflits et d'événements indéfinissables, comme chose dont 
on peut se distraire, et à laquelle on peut revenir, ainsi que par un che- 
min, la retrouvant à peu près la même? 

PHEDRE. — Je confesse qu'il m'arrivait de me détacher sans le savoir, 
de la musique, et en quelque sorte de la laisser où elle était. Je m'en 
distrais à partir d'elle-même qui m'y invite... Puis, je rentre dans son sein. 
SOCRATE. — Toute cette mobilité forme donc comme un solide. Elle 
semble exister en soi, comme un temple bâti autour de ton âme; tu peux 
en sortir et t'en éloigner; tu peux y rentrer par une autre porte... 
PHEDRE. — C'est exact. Et même, on n'y rentre jamais par la même porte. 
SOCRATE. — H y a donc deux arts qui enferment l'homme dans l'homme, 
ou plutôt qui enferment l'être dans son ouvrage, et l'âme dans ses actes et 
dans les productions de ses actes, comme notre corps d'autrefois était tout 
enfermé clans les créations de son œil, et environné de vue. Par deux arts, 
il s'enveloppe, de deux manières, de lois et de volontés intérieures, figurées 
dans une matière ou dans une autre, la pierre ou l'air. 
PHEDRE. — Je vois bien que Musique et Architecture ont chacune avec 
nous cette profonde parenté. 

SOCRATE. — Toutes les deux occupent la totalité d'un sens. Nous n'échap- 
pons à l'une que par une section intérieure; à l'autre, que par des mou- 
vements. Et chacune d'elles emplit notre connaissance et notre espace, de 
vérités artificielles, et d'objets essentiellement humains. 
PHEDRE. — Donc l'une et l'autre, se rapportant si directement à nous, 
sans intermédiaires, doivent soutenir entre elles des rapports particuliè- 
rement simples? 

SOCRATE. — C'est cela même; et tu dis bien : sans intermédiaires; car 
les objets visibles, qu'empruntent les autres arts et la poésie : les fleurs, 
les arbres, les êtres vivants (et même les Immortels), quand ils sont mis 
en œuvre par l'artiste, ne laissent pas d'être ce qu'ils sont, et de mêler 
leur nature et leur signification propre, au dessein de celui qui les emploie 
à exprimer sa volonté. Ainsi, le peintre qui désire qu'un certain lieu de 
son tableau soit de couleur verte, y place un arbre; et il dit par là quelque 
chose de plus que ce qu'il voulait dire dans le principe. Il ajoute à son 
ouvrage toutes les idées qui dérivent de l'idée d'un arbre, et ne peut pas 
se borner à ce qui suffit. Il ne peut séparer la couleur, de quelque être. 
PHÈDRE. — Tel est le profit, et tel le désavantage, d'être asservi aux 
objets réels; chacun d'eux est une pluralité de choses pour l'homme, et peut 
entrer dans une pluralité d'utilités différentes pour ses actes... Ce que tu 
dis du peintre me fait songer aussi à ces enfants, auxquels le pédagogue 
demande de raisonner sur Achille et la tortue, et de trouver le temps qu'il 
faut à un héros pour rejoindre un pesant animal. Au lieu de chasser la 
fable de leurs esprits, et de ne retenir que les nombres et leurs rapports 
arithmétiques, ils imaginent d'une part, les pieds ailés ; de l'autre, la tardive 



WÊÊÊÊnÊÊÊlâ^ÊiUtÊItlSÊOÊÊÊKÊÊBÊKÊlÊÊÊÊÊÊÊÊBÊÊÊÊÊÊÊiÊÊÊÊÊÊÊiÊBUÊÊÊÊÊÊÊÊiMiÊaÊÊÊaÊÊÊUÊÊKÊÊÊaÊÊÊÊÊÊOtilÊÊBIBÊiÊÊÊÊÊÊiÊÊÊÊÊÊÊiaaÊÊaÊBamiÊÊmiÊÊI^mÊÊÊÊimÊÊii 



50 

tortue; ils épousent successivement les deux êtres; pensent l'un, et pensent 
l'autre; et créant ainsi deux temps et deux espaces incommunicables, ne 
parviennent jamais à l'état dans lequel il n'y a plus d'Achille, ni de tortue, 
ni de temps même, ni de vitesses, mais des nombres et des égalités de 
nombres. 

SOCRATE. — Mais les arts dont nous parlons doivent, au contraire, au 
moyen de nombres et de rapports de nombres, enfanter en nous non point 
une fable, mais cette puissance cachée qui fait toutes les fables. Ils élèvent 
l'âme au ton créateur, et la font sonore et féconde. Elle répond à cette 
harmonie matérielle et pure qu'ils lui communiquent, par une abondance 
inépuisable d'explications et de mythes qu'elle engendre sans effort; et elle 
crée, pour cette émotion invincible que les formes calculées et les justes 
intervalles lui imposent, une infinité de causes imaginaires, qui la font vivre 
mille vies merveilleusement promptes et fondues. 
PHEDRE. — La peinture, ni la poésie, n'ont cette vertu. 
SOCRATE. — Elles ont les leurs, certes! Mais qui résident, en quelque 
sorte, dans le présent. Un beau corps se fait regarder en lui-même, et nous 
offre un admirable moment : c'est un détail de la nature, que l'artiste a 
arrêté par miracle... Mais la Musique et l'Architecture nous font penser à 
toute autre chose qu'elles-mêmes; elles sont, au milieu de ce monde, 
comme les monuments d'un autre monde; ou bien comme les exemples, 
çà et là disséminés, d'une structure et d'une durée qui ne sont pas celles 
des êtres, mais celles des formes et des lois. Elles semblent vouées à nous 
rappeler directement, — l'une, la formation de l'univers, l'autre, son ordre 
et sa stabilité ; elles invoquent les constructions de l'esprit, et sa liberté 
qui recherche cet ordre, et le reconstitue de mille façons; elles négligent 
donc les apparences particulières dont le monde et l'esprit sont occupés 
ordinairement, plantes, bêtes et gens... Même, j'ai observé quelquefois, en 
écoutant la musique, avec une attention égale à sa complexité, que je ne 
percevais plus, en quelque sorte, les sons des instruments en tant que sen- 
sations de mon oreille. La symphonie elle-même me faisait oublier le sens 
de l'ouïe. Elle se changeait si promptement, si exactement, en vérités animées 
et en universelles aventures, ou encore en abstraites combinaisons, que je 
n'avais plus connaissance de l'intermédiaire sensible, le son. 
PHEDRE. — Tu veux dire, n'est-ce pas, que la statue fait penser à la 
statue, mais que la musique ne fait pas penser à la musique, ni une cons- 
truction à une autre construction? C'est en quoi, — si tu as raison, — 
une façade peut chanter! Mais je me demande en vain comment ces étranges 
effets sont possibles? 

SOCRATE. — Il me semble que nous l'avons déjà trouvé. 
PHEDRE. — Je n'en ai que le sentiment confus. 

SOCRATE. — Qu'avons-nous dit? — Imposer à la pierre, communiquer à 
l'air, des formes intelligibles; n'emprunter que peu de choses aux objets 
naturels, n'imiter que le moins du monde, voilà bien qui est commun aux 
deux arts. 



r. -_:. 






5 * 

PHEDRE. — Oui. Cette négation leur est commune. 

SOCRATE. — Mais produire, au contraire, des objets essentiellement hu- 
mains; user des moyens sensibles qui ne soient pas des ressemblances de 
choses sensibles, et des doubles des êtres connus; donner des figures aux lois, 
ou déduire des lois elles-mêmes, leurs figures, n'est-ce pas également le fait 
de l'un et de l'autre? 

PHEDRE. — Ils se comparent aussi par là. 

SOCRATE. — Le mystère est donc traqué dans ces quelques idées. L'analo- 
gie que nous poursuivons tient peut-être à ces figures, à ces êtres à demi- 
concrets, à demi-abstraits, qui jouent un si grand rôle dans nos deux arts : 
Ce sont des êtres singuliers, véritables créatures de l'homme, qui participent 
de la vue et du toucher, — ou bien de l'ouïe, — mais aussi de la raison, du 
nombre, et de la parole. 

PHEDRE. — Tu veux parler des figures géométriques? 
SOCRATE. — Oui, Et des groupes de sons, ou des rythmes et des modes 
musicaux. Le son, lui-même, le son pur, est une sorte de création. La nature 
n'a que des bruits. 

PHEDRE. — Mais toutes les figures ne sont— elles pas géométriques? 
SOCRATE. — Pas plus qu'un bruit n'est un son musical. 
PHEDRE. — Mais comment distingues-tu les unes des autres, et les figures 
géométriques de celles qui ne le sont pas? 

SOCRATE. — Considérons d'abord celles-ci... Suppose, cher Phèdre, que 
nous soyons vivants encore, pourvus de corps, et de corps entourés. Prends 
un style, te dirais-je, ou prends une pierre aiguë, et trace sur quelque muraille 
n'importe quel trait sans y penser. Trace d'un seul mouvement. Le fais-tu? 
PHEDRE. — Je le fais, quoique immatériel, me servant de mes souvenirs. 
SOCRATE. — Qu'as-tu fait? 

PHEDRE. — Il me semble que j'ai tracé une ligne de fumée. Elle va, se brise, 
revient, et se noue ou se boucle; et se brouille avec elle-même, et me donne 
l'image d'un caprice sans but, sans commencement, ni fin, ni sans autre signi- 
fication que la liberté de mon geste dans le rayon de mon bras... 
SOCRATE. — C'est cela. Ta main ne savait pas elle— même, étant à tel endroit, 
où elle irait ensuite. Elle était confusément poussée par la tendance de sortir 
seulement du lieu qu'elle occupait. Elle était retenue, d'autre part, et comme 
ralentie par son éloignement croissant de son corps... Et enfin, la pierre elle- 
même, rayant la pierre avec une facilité inégale dans les différentes directions, 
ajoutait ce hasard aux tiens propres... Est-ce là une figure géométrique, ô 
Phèdre? 

PHÈDRE. — Certainement non. Mais je ne sais pourquoi. 
SOCRATE. — Et si je te priais maintenant de dessiner avec cette pierre, ou 
avec ce poinçon, la figure d'une chose; celle d'un vase, par exemple, ou le 
profil camus de Socrate, ce trait que tu tracerais serait-il plus géométrique 
que le trait gravé au hasard sur le mur? 
PHÈDRE. — Non; non, en soi. 
SOCRATE. — Tu réponds comme je l'eusse fait moi-même : "Non, en soi". 



• 'imÊÊÊÊËÊÊÊÈËÊmÊËÊÊUÊËÊËIUÊÊÊËÈÈBÊÊËÊIÊÊÊËËËÊOOÊÈËÊÊÊÊÊÊÊBÊmÊlËÊËaÊUËBËÊËÊËÊÊÊÊÊÊaÊÊÊÊmËmmÊÈÊÊÊËHÊÈ 



52 

Tu sens donc qu'il y a quelque chose de plus dans ton acte assujetti à un mo- 
dèle, que dans l'acte précédent qui ne tendait à rien, qu'à rayer l'enduit d'une 
muraille. Et pourtant la figure tracée, — le galbe d'un vase, ou la bizarre sinuo- 
sité du nez de Socrate, — n est pas en soi plus géométrique que la ligne 
aveuglément conduite tout d'abord. Chaque instant de ton mouvement est 
étranger aux autres instants. Rien de nécessaire ne lie la concavité de mon nez 
à la convexité de mon front. Mais ta main, cependant, n'est plus libre d'errer 
sur le mur; à présent, "tu veux" quelque chose, et tu imposes à ton tracement 
cette loi extérieure : qu'il reproduise une forme donnée. Tu t'obliges à ceci, et 
même tu as défini cette loi que tu t'es imposée, par ces quelques mots : "repré- 
senter l'ombre de la tête de Socrate sur une surface plane.'' Cette loi n'est pas 
suffisante pour guider ta main, puisqu'il y faut encore la présence du modèle; 
mais elle régit l'ensemble de son action; elle en fait un tout, qui a sa fin, sa 
sanction, et ses bornes. 

PHEDRE. — En vérité, je pourrais donc dire que je fais acte géométrique, 
mais que la figure elle— même qui en résulte, n'est pas géométrique? 
SOCRATE. — Parfaitement. Ou tu peux dire qu'elle l'est, en tant que res- 
semblance, et qu'elle ne l'est pas en elle— même. 

PHEDRE. — Arrive maintenant aux figures véritablement géométriques. 
SOCRATE. — J'y arrive; mais je ne crois pas mieux dire ce qu'elles sont, que 
je ne l'ai fait par l'exclusion des autres figures. 
PHÈDRE. — Il faut le dire tout de même. 

SOCRATE. — J'appelle donc "géométriques ', celles des figures qui sont 
traces de ces mouvements que nous pouvons exprimer en peu de paroles. 
PHEDRE. — Alors, si tu commandes à quelqu'un de marcher, ce seul mot 
engendre des figures géométriques? 

SOCRATE. — Non. Si je dis : Marche! le mouvement n'est pas assez bien 
défini par cet ordre. L'homme peut aller en avant, en arrière, obliquement ou 
de travers... Ce qu'il faut, c'est que, par une seule proposition, le mouve- 
ment soit défini de façon si précise qu'il ne reste au corps mobile d'autre liberté 
que de le tracer, et lui seul. Et il faut que cette proposition soit obéie de tous 
les fragments de ce mouvement, dételle sorte que toutes les parties de la figure 
soient une même chose dans la pensée, quoique différentes dans l'étendue. Si 
donc je te dis de marcher en te tenant toujours également distant de deux 
arbres, tu engendres une de ces figures, pourvu que tu conserves dans ton 
mouvement cette condition que je t'ai donnée. 

PHÈDRE. — Et ensuite? Quoi de merveilleux dans cette génération? 
SOCRATE. — Je ne sais rien de plus divin, rien de plus humain; rien de plus 
simple, rien de plus puissant. 
PHEDRE. — Je suis curieux de tes raisons. 

SOCRATE. — mon ami, tu ne trouves donc pas admirable que la vue et le 
mouvement soient si étroitement unis que je change en mouvement un objet 
visible, comme une ligne; et un mouvement en objet? Que cette transformation 
soit certaine, et la même toujours, et qu'elle le soit au moyen de la parole? La 
vue me donne un mouvement, et le mouvement me fait sentir sa génération 




■ 



55 

et les liens du tracement. Je suis mû par la vue; je suis enrichi d'une image 
par le mouvement, et la même chose m'est donnée, que je l'aborde par le 
temps, queje la trouve dans l'espace... 

PHEDRE. — Mais en quoi les paroles sont nécessaires? Et pourquoi ce peu 
de paroles? 

SOCRATE. — Ceci, cher Phèdre, est le plus important : Pas de géométrie 
sans la parole. Sans elle, les figures sont des accidents; et ne manifestent, ni 
ne servent, la puissance de l'esprit. Par elle, les mouvements qui les engen- 
drent étant réduits à des actes, et ces actes nettement désignés par des 
mots, chaque figure est une proposition qui peut se composer avec d'autres; 
et nous savons ainsi, sans plus d'égards à la vue ni au mouvement, reconnaître 
les propriétés des combinaisons que nous avons faites; et comme construire 
ou enrichir l'étendue, au moyen de discours bien enchaînés. 
PHEDRE. — Alors le géomètre, quand il a suffisamment considéré la figure, 
ferme en quelque sorte les yeux, et se fait aveugle? 

SOCRATE. — Pour un temps, il se retire des images, et cède aveuglément 
au destin que font aux paroles, les machines de l'esprit. Au sein d'un laborieux 
silence, les paroles plus complexes se résolvent aux plus simples; les idées qui 
étaient identiques, mais distinctes, se confondent; les formes intellectuelles 
semblables se résument et se simplifient; les notions communes engagées 
dansdespropositionsdifférentes,serventdelien entre celles— ci, etdisparaissent, 
permettant de réunir les autres choses à quoi elles étaient séparément atta- 
chées... Il ne reste plus de la pensée que ses actes purs, par lesquels, devant 
elle— même, elle se change et se transforme en elle— même. Elle extrait enfin 
de ses ténèbres le jeu entier de ses opérations... 

PHEDRE. — Cet aveugle admirable se contemple en tant que théâtre d'une 
chorégraphie savante de symboles!... Te souvient— il des yeux hagards de 
Dioclès? 

SOCRATE. — Mais ces merveilles ne sont que les effets suprêmes du langage. 
PHÈDRE. — Voici donc que le langage est constructeur!... Je savais déjà qu'il 
est la source des fables; et pour certains, le père même des... 
SOCRATE. — Phèdre, Phèdre, l'impiété manque de grâce en ces lieux. Ici 
n'étant point de foudre, le blasphème n'a point de mérites... Et ces vagues prai- 
ries ne nourrissent pas de ciguë. Mais véritablement, la parole peut construire, 
comme elle peut créer, comme elle peut corrompre... Un autel qu'on lui dres- 
serait, devrait présenter au jour trois faces différemment ornées; et si j'avais 
à la figurer sous des apparences humaines, je lui donnerais trois visages : l'un, 
presque informe, signifierait la parole commune : celle qui meurt à peine née; 
et qui se perd sur-le-champ, par l'usage même. Aussitôt, elle est transformée 
dans le pain que l'on demande, dans le chemin que l'on vous indique, dans la 
colère de celui que frappe l'injure... Mais le second visage jetterait, par sa 
bouche arrondie, un flot cristallin d'eau éternelle : il aurait les traits les plus 
nobles, l'œil grand et enthousiaste, le col puissant et gonflé, que les statuaires 
donnent aux Muses. 
PHÈDRE. — Et le troisième? 



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54 

SOCRATE. — Par Apollon, comment figurer celui-ci?... Il y faudrait je ne 
sais quelle physionomie inhumaine, avec des traits de cette rigueur et de cette 
subtilité qu'on dit que les Egyptiens ont su mettre sur le visage de leurs dieux. 
PHEDRE. — On dit vrai. La ruse, les énigmes, une précision presque cruelle, 
une finesse implacable et quasi bestiale; tous les signes de l'attention féline et 
d'une féroce spiritualité sont visibles sur les simulacres de ces dures divinités. 
Le mélange habilement mesuré de l'acuité et de la froideur cause dans l'âme un 
malaise et une inquiétude particulière. Et ces monstres de silence et de luci- 
dité, infiniment calmes, infiniment éveillés; rigides et qui semblent doués d'im- 
minence, ou d'une souplesse prochaine, apparaissent comme l'Intelligence 
elle-même, en tant que bête et animal impénétrable, qui tout pénètre. 
SOCRATE. — Qu'est-ce qu'il y a de plus mystérieux que la clarté?... Quoi 
de plus capricieux que la distribution, sur les heures et sur les hommes, des 
lumières et des ombres? Certains peuples se perdent dans leurs pensées; mais 
pour nous autres Grecs, toutes choses sont formes. Nous n'en retenons que 
les rapports; et comme enfermés dans le jour limpide, nous bâtissons, pareils 
à Orphée, au moyen de la parole, des temples de sagesse et de science qui 
peuvent suffire à tous les êtres raisonnables. Ce grand art exige de nous un 
langage admirablement exact. Le nom même qui le désigne est aussi le nom, 
parmi nous, de la raison et du calcul; un seul mot dit ces trois choses. Car, 
qu'est— ce, la raison, sinon le discours lui-même, quand les significations des 
termes sont bien limitées et assurées de leur permanence, et quand ces signi- 
fications immuables s'ajustent les unes avec les autres, et se composent clai- 
rement? Et c'est là une même chose avec le calcul... 
PHÈDRE. — Comment cela? . 

SOCRATE. — C'est que, parmi les paroles, sont les nombres, qui sont les 
paroles les plus simples. 

PHEDRE. — Mais les autres paroles, qui ne sont pas simples, ne sont pas 
propres au calcul? 

SOCRATE. — Elles le sont difficilement. 
PHÈDRE. — Pourquoi? 

SOCRATE. — C'est qu'elles furent créées séparément; et les unes à tel ins- 
tant, et par tel besoin; et les autres, dans une autre circonstance. Un seul 
aspect des choses, un seul désir, un seul esprit, ne les ont pas instituées comme 
par un seul acte. Leur ensemble n'est donc approprié à aucun usage particu- 
lier, et il est impossible de les conduire à des développements certains et éloi- 
gnés, sans se perdre dans leurs ramifications infinies... Il faut donc ajuster ces 
paroles complexes comme des blocs irréguliers, spéculant sur les chances et 
les surprises que les arrangements de cette sorte nous réservent, et donner 
le nom de "poètes'' à ceux que la fortune favorise dans ce travail. 
PHÈDRE. — Tu semblés conquis toi-même à l'adoration de l'architecture ! 
Voici que tu ne peux parler sans emprunter de l'art majeur, ses images et son 
ferme idéal! 

SOCRATE. — Je suis encore tout imprégné des propos d'Eupalinos que tu 
l'apportais. En moi— même ils ont réveillé quelque chose qui leur ressemble. 



55 
PHEDRE. — Tu contenais donc un architecte? 

SOCRATE. — Rien ne peut nous séduire, rien nous attirer; rien ne fait se 
dresser notre oreille, se fixer notre regard; rien par nous, n'est choisi dans la 
multitude des choses, et ne rend inégale notre âme, qui ne soit, en quelque 
manière, ou pré— existant dans notre être, ou attendu secrètement par notre 
nature. Tout ce que nous devenons, même passagèrement, était préparé. Il y 
avait en moi un architecte, que les circonstances n'ont pas achevé de former. 
PHÈDRE. — A quoi le connais-tu? 

SOCRATE. — A je ne sais quelle intention profonde de construire, qui 
inquiète sourdement ma pensée. 

PHEDRE. — Tu n'en fis rien paraître, quand nous étions. 
SOCRATE. — Je t'ai dit que je suis né "plusieurs ", et que je suis mort, "un 
seul ". L'enfant qui vient est une foule innombrable, que la vie réduit assez 
tôt à un seul individu, celui qui se manifeste et qui meurt. Une quantité de 
Socrates est née avec moi, d'où peu à peu se détacha le Socrate qui était dû 
aux magistrats et à la ciguë. 

PHEDRE. — Et que sont devenus tous les autres? 

SOCRATE. — Idées. Ils sont restés à l'état d'idées. Ils sont venus demander 
à être, et ils ont été refusés. Je les gardais en moi, en tant que mes doutes 
et mes contradictions... Parfois, ces germes de personnes sont favorisés par 
l'occasion, et nous voici très près de changer de nature. Nous nous trouvons 
des goûts et des dons que nous ne soupçonnions pas d'être en nous : le musi- 
cien devient stratège, le pilote se sent médecin; et celui dont la vertu se mirait 
et se respectait elle— même, se découvre un Cacus caché, et une âme de voleur. 
PHEDRE. — Il est bien vrai que certains âges de l'homme sont comme des 
croisements de routes. 

SOCRATE. — L'adolescence est singulièrement située au milieu des che- 
mins... Un jour de mes beaux jours, mon cher Phèdre, j'ai connu une étrange 
hésitation entre mes âmes. Le hasard, dans mes mains, vint placer l'objet du 
monde le plus ambigu. Et les réflexions infinies qu'il me fît faire, pouvaient 
aussi bien me conduire à ce philosophe que je fus, qu'à l'artiste que je n'ai 
pas été... 

PHEDRE. — C'est un objet qui t'a sollicité si diversement? 
SOCRATE. — Oui. Un pauvre objet, une certaine chose que j'ai trouvée, en 
me promenant... Elle fut l'origine d'une pensée qui se divisait d'elle-même 
entre le construire et le connaître. 

PHÈDRE. — Merveilleux objet! Objet comparable à ce coffret de Pandore où 
tous les biens et tous les maux étaient ensemble contenus!... Fais— moi voir cet 
objet, comme le grand Homère nous fait admirer le bouclier du fils de Pelée! 
SOCRATE. — Tu penses bien qu'il est indescriptible... Son importance est 
inséparable de l'embarras qu'il me causa. 
PHÈDRE. — Explique-toi plus abondamment. 

SOCRATE. — Eh bien, Phèdre, voici ce qu'il en fut : je marchais sur le bord 
même de la mer, je suivais une plage sans fin... Ce n'est pas un rêve que je te 
raconte. J'allais je ne sais où, trop plein de vie, à demi enivré par ma jeunesse. 






56 

L air, délicieusement rude et pur, pesant sur mon visage et sur mes membres, 
m'opposait un héros impalpable qu'il fallait vaincre pour avancer. Et cette 
résistance toujours repoussée faisait de moi-même, à chaque pas, un héros 
imaginaire, victorieux du vent, et riche de forces toujours renaissantes, tou- 
jours égales à la puissance de l'invisible adversaire... C'est là précisément la 
jeunesse. Je foulais fortement le bord sinueux, durci et rebattu par le flot. 
Toutes choses autour de moi étaient simples et pures; le ciel, le sable, l'eau. Je 
regardais venir du large ces grandes formes qui semblent courir depuis les 
rives de Libye, transportant leurs sommets étincelants, leurs creuses vallées, 
leur implacable énergie, de l'Afrique jusqu'à l'Attique, sur l'immense étendue 
liquide. Elles trouvent enfin leur obstacle, et le socle même de l'Hellas; elles 
se rompent sur cette base sous-marine; elles reculent en désordre vers l'ori- 
gine de leur durée. Les vagues, à ce point, détruites et confondues, mais res- 
saisies par celles qui les suivent, on dirait que les figures de l'onde se combattent. 
Les gouttes innombrables brisent leurs chaînes, une poudre étincelante s'élève. 
On voit de blancs cavaliers sauter par delà eux-mêmes, et tous ces envoyés 
de la mer inépuisable périr et reparaître, avec un tumulte monotone, sur une 
pente molle et presque imperceptible, que tout leur emportement, quoique 
venu de l'extrême horizon, ne saurait gravir... Ici, l'écume, jetée au plus loin 
par le flot le plus haut, forme des tas jaunâtres et irisés qui crèvent au soleil, 
ou que le vent chasse et disperse, le plus drôlement du monde, comme bêtes 
épouvantées par le bond brusque de la mer. Mais moi, je jouissais de l'écume 
naissante et vierge... Elle est d'une douceur étrange, au contact. C'est un lait 
tout tiède, et aéré, qui vient avec une violence voluptueuse, inonde les pieds 
nus, les abreuve, les dépasse, et redescend sur eux, en gémissant d'une voix 
qui abandonne le rivage et se retire en elle-même; cependant que l'humaine 
statue, présente et vivante, s'enfonce un peu plus dans le sable qui l'entraîne; 
et cependant que l'âme s'abandonne à cette musique si puissante et si fine, 
s'apaise, et la suit éternellement. 

PHÈDRE. — Tu me fais revivre. O langage chargé de sel, et paroles vérita- 
blement marines ! 

SOCRATE. — Je me suis laissé parler... Nous avons l'éternité pour discou- 
rir sur le temps. Nous sommes ici pour épuiser nos esprits, à la manière des 
Danaïdes. 

PHÈDRE. —L'objet? 

SOCRATE. — L'objet gît sur le bord où je marchais, où je me suis arrêté, où 
je t'ai parlé longuement d'un spectacle que tu connais aussi bien que moi, mais 
qui, rappelé dans ce lieu, emprunte une sorte de nouveauté de ce fait qu'il est 
à jamais disparu. Attends donc, et dans quelques mots, je vais trouver ce que 
je ne cherchais pas. 

PHÈDRE. — Nous sommes bien toujours sur le rivage de la mer? 
SOCRATE. — Nécessairement. Cette frontière de Neptune et de la Terre, 
toujours disputée par les divinités rivales, est le lieu du commerce le plus 
funèbre, le plus incessant. Ce que rejette la mer, ce que la terre ne sait pas 
retenir, les épaves énigmatiques; les membres affreux des navires disloqués, 



57 

aussi noirs que le charbon, et tels que si les eaux salées les avaient brûlés; 
les charognes horriblement becquetées, et toutes lissées par les flots; les 
herbages élastiques arrachés par les tempêtes aux pâtis transparents des 
troupeaux de Protée; les monstres dégonflés, aux couleurs froides et mou- 
rantes, toutes les choses enfin que la fortune livre aux fureurs littorales, et au 
litige sans issue de l'onde avec le rivage, sont là portées et déportées; élevées, 
rabaissées; prises, perdues, reprises, selon l'heure et le jour; tristes témoins 
de l'indifférence des destinées, ignobles trésors, et les jouets d'un échange 
perpétuel comme il est stationnaire. 
PHÈDRE. — Et c'est là que tu as trouvé? 

SOCRATE. — Là même. J'ai trouvé une de ces choses rejetées par la mer; 
une chose blanche, et de la plus pure blancheur; polie, et dure, et douce, et 
légère. Elle brillait au soleil, sur le sable léché qui est sombre, et semé d'étin- 
celles. Je la pris; je soufflai sur elle; je la frottai sur mon manteau, et sa forme 
singulière arrêta toutes mes autres pensées. Qui t'a faite? pensais-je. Tu ne 
ressembles à rien, et pourtant tu n'es pas informe. Es-tu le jeu de la nature; 
ô privée de nom, et arrivée à moi, de par les dieux, au milieu des immondices 
que la mer a répudiées cette nuit? 
PHEDRE. — De quelle_grandeur était cet objet? 
SOCRATE. — Gros à peu près comme mon poing. 
PHÈDRE. — Et de quelle matière? 

SOCRATE. — De la même matière que sa forme : matière à doutes. C'était 
peut-être un ossement de poisson bizarrement usé par le frottement du sable 
fin sous les eaux? Ou de l'ivoire taillé pour je ne sais quel usage, par un arti- 
san d'au delà les mers? Qui sait?... Divinité, peut-être, périe avec le même 
vaisseau qu'elle était faite pour préserver de sa perte? Mais qui donc était 
l'auteur de ceci? Fut-ce le mortel obéissant à une idée, qui, de ses propres 
mains poursuivant un but étranger à la matière qu'il attaque, gratte, retranche, 
ou rejoint; s'arrête et juge; et se sépare enfin de son ouvrage, — quelque 
chose lui disant que l'ouvrage est achevé?... Ou bien n'était-ce pas l'œuvre 
d'un corps vivant, qui, sans le savoir, travaille de sa propre substance, et se 
forme aveuglément ses organes et ses armures, sa coque, ses os, ses défenses; 
faisant participer sa nourriture puisée autour de lui, à la construction mysté- 
rieuse qui lui assure quelque durée? 

Mais, peut— être, ce n'était que le fruit d'un temps infini... Moyennant l'éter- 
nel travail des ondes marines, le fragment d'une roche, à force d'être roulé 
et heurté de toutes parts, si la roche est d'une matière inégalement dure, et 
ne risque à la longue de s'arrondir, peut bien prendre quelque apparence 
remarquable. Il n'est pas entièrement impossible, un morceau de marbre ou 
de pierre tout informe étant confié à l'agitation permanente des eaux, qu'il 
en soit retiré quelque jour, par un hasard d'une autre espèce, et qu'il affecte 
maintenant la ressemblance d'Apollon. Je veux dire que le pêcheur qui a 
quelque idée de cette face divine, la reconnaîtra sur ce marbre tiré des eaux; 
mais quant à la chose elle-même, le visage sacré lui est une forme passa- 
gère d'entre la famille des formes que l'action des mers lui doit imposer. Les 



' 



58 

siècles ne coûtant rien, qui en dispose, change ce qu'il veut en ce qu'il veut. 
PHEDRE. — Mais alors, cher Socrate, le travail d'un artiste, quand il fait 
immédiatement, et par sa volonté suivie, un tel buste, (comme celui d'Apol- 
lon) n'est— il pas, en quelque sorte, le contraire du temps indéfini? 
SOCRATE. — Précisément. Il en est le contraire même, comme si les actes 
éclairés par une pensée abrégeaient le cours de la nature; et l'on peut dire, en 
toute sécurité, qu'un artiste vaut mille siècles, ou cent mille, ou bien plus encore! 
C'est dire qu'il eût fallu ce temps presque inconcevable, à l'ignorance ou au 
hasard, pour amener aveuglément la même chose que notre homme excellent 
a accomplie en peu de jours. Voilà une étrange mesure pour les œuvres! 
PHEDRE. — Tout à fait étrange. C'est un grand malheur que nous ne puissions 
guère nous en servir... Mais, dis— moi, que fis— tu avec cette chose dans ta main? 
SOCRATE. — Je demeurai quelque temps et la moitié d'un temps, à la con- 
sidérer sous toutes ses faces. Je l'interrogeai sans m arrêter à une réponse... 
Que cet objet singulier fût l'œuvre de la vie, ou celle de l'art, ou bien celle 
du temps et un jeu de la nature, je ne pouvais le distinguer... Alors, je l'ai 
tout à coup rejeté à la mer. 

PHEDRE. — L'eau rejaillit, et tu te sentis soulagé. 

SOCRATE. — L'esprit ne rejette pas si facilement Ame énigme. L'âme ne se 
remet pas au calme aussi simplement que la mer... Cette question qui venait 
de naître, ne manquant de subsides, ni de résonance, ni de loisir, ni d'es- 
pace, dans mon âme, commença de croître, et pendant des heures, m'exerça. 
J'avais beau respirer délicieusement, et laisser se réjouir mes regards des 
brillantes beautés de l'étendue, toutefois je me sentais le captif d'une pensée. 
Mes souvenirs l'alimentaient d'exemples, qu'elle essayait de tourner à son 
avantage. Je lui présentais mille choses, car je n'étais pas encore, en ce 
temps— là, si expert dans l'art de réfléchir et de me leurrer, que je pressentisse 
ce qu'il fallait et ce qu'il ne fallait pas exiger d'une vérité trop jeune encore, 
et trop délicate pour supporter toutes les rigueurs d'un long interrogatoire... 
PHEDRE. — Voyons un peu cette vérité si fragile. 
SOCRATE. — Je n'ose guère t'en donner l'amusement... 
PHEDRE. — Mais c'est toi qui l'as proposé ! 

SOCRATE. — Oui. Je la croyais plus honorable à exposer... Mais à mesure 
que je m'approche, et me trouvant tout près de la dire, la pudeur me saisit 
et je ressens quelque vergogne à te faire connaître cette naïve production de 
mon âge d'or. 

PHEDRE. — Quel amour— propre! Tu oublies que nous sommes ombres... 
SOCRATE. — Voici donc mon idée ingénue. Intrigué par cet objet dont je 
n'arrivais pas à découvrir la nature, et que toutes les catégories demandaient 
ou repoussaient également, je tentai d'échapper à l'image agaçante de ma 
trouvaille. Comment s'y prendre, sinon parle détour d'un agrandissement de 
la difficulté même? Après tout, me disais-je, le même embarras qui m'est 
proposé par cet objet trouvé se peut concevoir au sujet d'un objet connu. Mais 
dans celui-ci, puisqu'il est connu, nous possédons la question et la réponse; 
ou plutôt, nous possédons surtout la réponse, et, sentant que nous l'avons, 



39 

nous négligeons aisément de poser la question... Suppose donc que je consi- 
dère une chose très familière, comme une maison, une table, une amphore; 
et que je feigne quelque temps detre un homme tout à fait sauvage qui n'aurait 
jamais vu de tels objets, je pourrais bien douter si ces objets sont de fabri- 
cation humaine... Ne sachant à quoi ils peuvent servir, ni même s'ils sont de 
quelque usage à quelqu'un; et n'étant, d'ailleurs, renseigné par personne, il 
faudrait bien que j'imagine le moyen d'apaiser mon esprit à leur sujet... 
PHEDRE. — Et qu'est-ce que tu as imaginé ? 

SOCRATE. — Cherchant, trouvant, perdant et retrouvant le moyen de dis- 
cerner ce qui est produit par la nature, de ce qui est fait par les hommes, je restai 
quelque temps à la même place, l'œil hésitant au milieu de plusieurs lumières; 
puis je me mis à marcher très rapidement vers l'intérieur des terres, comme 
quelqu'un en qui les pensées, après une longue agitation dans tous les sens, 
semblent enfin s'orienter, et se composer dans une seule idée, engendrant du 
même coup pour son corps, une décision de mouvement bien déterminé et 
une allure résolue... 

PHEDRE. — Je sens cela. J'ai toujours admiré que l'idée qui survient, fût- 
elle la plus abstraite du monde, vous donne des ailes, et vous mène n'importe 
où... On s'arrête, puis on repart : voilà ce qui est penser ! 
SOCRATE. — Et, moitié courant, je raisonnais ainsi : un arbre, chargé de 
feuilles, est un produit de la nature. C'est un édifice dont les parties sont les 
feuilles, les branches, le tronc et les racines. Je suppose que chacune de ces 
parties me donne l'idée d'une certaine complexité. Je dis maintenant que l'en- 
semble de cet arbre est plus complexe que l'une quelconque de ses parties. 
PHÈDRE. — Ceci est évident. 

SOCRATE. — Je suis bien loin de le penser. Mais j'avais à peine dix-huit 
ans, et je ne connaissais que certitudes! — L'arbre, aonc, comprenant telles 
et telles parties, comprend et assume toutes leurs diverses complexités; et il 
en est de même d'un animal, dont le corps tout entier est chose plus com- 
plexe que le pied, ou que la tête, puisque la complexité du tout comprend en 
quelque sorte, comme parties, les complexités des diverses parties. 
PHEDRE. — Le fait est, mon cher Socrate, que l'on ne peut guère concevoir 
un arbre comme partie d'une feuille, ou accessoire d'une racine; ni un cheval 
comme organe ou partie de sa cuisse... 

SOCRATE. — J'en inférai, sur-le-champ, que dans tous ces êtres, le degré 
de l'ensemble est nécessairement plus élevé que le degré des détails; ou plutôt, 
qu'il peut être égal, ou plus élevé que celui-ci, mais jamais inférieur à lui. 
PHÈDRE. — Ta pensée me semble assez claire ; mais ce degré est difficile à 
concevoir nettement. 

SOCRATE. — Je t'ai dit et redit que j'avais dix-huit ans! Je pensais, comme 
je le pouvais, à un degré de l'ordre et de la distribution des parties, et des 
éléments assemblés pour former un être... Mais tous ces êtres dont j'ai parlé 
sont de ceux que produit la nature. Ils s'accroissent de façon telle que la matière 
dont ils sont faits, les formes qu'ils revêtent, les fonctions qu'ils comportent, 
les moyens qu'ils possèdent de composer avec les localités et les saisons, 



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40 

soient liés entre eux indivisiblement par de secrètes relations; et c'est là, peut- 
être, ce que veulent dire ces mots: "produits par la nature ". 
Mais quant aux objets qui sont œuvres de l'homme, il en va tout autrement. 
Leur structure est... un désordre! 
PHEDRE. — Comment se peut-il? 

SOCRATE. — Quand tu penses, ne sens— tu pas que tu déranges secrète- 
ment quelque chose; et quand tu t'endors, ne sens— tu pas que tu la laisses 
s'arranger comme elle peut? 
PHÈDRE. — Je ne sais... 

SOCRATE. — Cela ne fait rien ! Je poursuis. Les actes de l'homme qui cons- 
truit, ou qui fabrique quelque chose, ne s'inquiètent pas de " toutes " les qualités 
de la substance qu'ils modifient, mais seulement de quelques— unes. Ce qui 
est suffisant à notre but, voilà ce qui nous importe. Ce qui suffit à l'orateur, 
ce sont les effets du langage. Ce qui suffit au logicien, ce sont ses relations et 
sa suite; et comme l'un néglige la rigueur, l'autre, les ornements. Et de même, 
dans l'ordre matériel : une roue, une porte, une cuve, demandent telle solidité, 
tel poids, telles facilités d'ajustement ou de travail ; et si le châtaignier, ou l'orme, 
ou le chêne y sont également, (ou presque également), propres, le charron 
ou le menuisier les emploieront à peu près indifféremment, ne regardant qu'à 
la dépense. Mais tu ne vois pas dans la nature, le citronnier produire des 
pommes, quoique, peut— être, cette année-là, elles lui coûteraient moins cher 
à former que des citrons. 

L'homme, te dis-je, fabrique par abstraction; ignorant et oubliant une grande 
partie des qualités de ce qu'il emploie, s'attachant seulement à des conditions 
claires et distinctes, qui peuvent le plus souvent, être simultanément satis- 
faites, non par une seule, mais par plusieurs espèces de matières. Il boit du 




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mMMnaMHaaaaaB]HDaB gB aB g BB|aHHH ^ H ^ HBBHaeHHB|iHBHBaH gg BH g aBH |^^^g|^^^^^^^^|^^g 



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lait, ou du vin, ou de l'eau, ou de la cervoise, indifféremment dans l'or, dans 
le verre, dans la corne ou dans l'onyx; et que le vase soit large ou élancé, ou 
en forme de feuille, ou de fleur, ou bizarrement tordu sur son pied, le buveur 
ne regarde guère que le boire. Celui même qui a fait cette coupe, n'a jamais 
pu que grossièrement accorder entre elles sa substance, sa forme et sa fonc- 
tion. Car la subordination intime de ces trois choses et leur profonde liaison 
ne pourraient être l'œuvre que de la nature naturante elle-même. L'artisan 
ne peut faire son ouvrage sans violer ou déranger un ordre, par les forces 
qu'il applique à la matière pour l'adapter à l'idée qu'il veut imiter, et à l'usage 
qu'il prévoit. Il est donc conduit inévitablement à produire des objets dont 
l'ensemble est d'un degré toujours inférieur au degré de leurs parties. S'il 
construit une table, l'assemblage de ce meuble est un arrangement bien moins 
complexe que celui de la texture des fibres du bois, et il rapproche grossiè- 
rement, dans un certain ordre étranger, les morceaux d'un grand arbre, 
lesquels s'étaient formés et développés dans d'autres rapports. 
PHÈDRE. — Il me vient à l'esprit un étrange exemple de ce désordre. 
SOCRATE. — Et lequel? 

PHÈDRE. — L'ordre même, l'ordre si admirable, que l'art du stratège impose 
aux individus eux-mêmes, quand on les prépare à servir dans le rang. Te 
souvient-il, cher Socrate, de ces journées dépensées aux alignements, et 



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aux formations, ou massives ou déployées, qui accoutument la jeunesse à 
l'obéissance militaire et à l'unanimité dans l'action? 
SOCRATE. — Par Hercule, je fus soldat, et bon soldat. 
PHEDRE. — Eh bien, ces longues lignes hérissées, ces phalanges de formi- 
dable carrure, ces rectangles armés, que nous formions dans les plaines pous- 
siéreuses, n'étaient-ce pas des figures très simples, cependant que chaque 
élément de ces figures était l'objet le plus complexe du monde, un homme? Et 
même, parmi ces hommes, il y avait des Socrates et des Phidias, desPériclès 
et des Zénons, admirables éléments en qui s'ajoute à la complexité ordinaire 
des humains, toute celle des univers possibles qu'ils ont dans l'esprit ! 
SOCRATE. — Ton exemple est assez bon. J'ai souvenir qu'il me fallait 
quelquefois en appeler à ma raison, pour faire accepter à mon âme riche et 
nombreuse, ce rôle de simple unité et de partie indiscernable d'une armée. 
Tu vois donc que l'ordre et le désordre, convenablement maniés, expliquent, 
ou du moins, rapprochent bien des choses. 

PHEDRE. — Je vois que, mis en mouvement par cet objet trouvé sur le bord 
de la mer, et auquel tout autre que toi n'eût prêté la moindre attention, ton 
génie adolescent s'est élevé presque aussitôt à la considération d'une diffé- 
rence très importante, et très simple. Tu as tiré de l'incident le plus mince, 
cette pensée que les créations humaines se réduisent au conflit de deux 
genres d'ordre, dont l'un, qui est naturel et donné, subit et supporte l'autre, 
qui est l'acte des besoins et des désirs de l'homme. 

SOCRATE. — J'ai cru cela. L'homme n'a pas besoin de toute la nature, mais 
seulement d'une partie d'elle. Philosophe est celui qui se fait une idée plus 
étendue, et veut avoir besoin du tout. Mais l'homme qui ne veut que vivre, 
n'a besoin ni du fer ni de l'airain "en eux-mêmes"; mais seulement de telle 
dureté, ou de telle ductilité. Il est contraint de les prendre où elles se trouvent, 
c'est-à-dire dans un métal qui a aussi d'autres qualités indifférentes... Il ne 
regarde que son but. S'il veut enfoncer un clou, il le frappe avec une pierre, 
ou avec un marteau qui est de fer, ou de bronze, ou même de bois très dur ; 
et il l'enfonce, ou bien à petits coups, ou d'un seul plus énergique, ou parfois 
par une pression; qu'importe à lui? Le résultat est le même, le clou est enfoncé. 
Mais si l'on ne regarde pas à suivre le fil de cette action, et qu'on envisage 
toutes les ciconstances, ces opérations paraissent entièrement différentes, et 
des phénomènes incomparables. 

PHEDRE. — Je conçois maintenant comme tu as pu hésiter entre le cons- 
truire et le connaître. 

SOCRATE. — Il faut choisir d'être un homme, ou bien un esprit. L'homme 
ne peut agir que parce qu'il peut ignorer, et se contenter d'une partie de cette 
connaissance qui est sa bizarrerie particulière, laquelle connaissance est un 
peu plus grande qu'il ne faut. 

PHEDRE. — C'est pourtant ce petit excès qui nous fait hommes ! 
SOCRATE. — Hommes?... Crois-tu donc que les chiens ne voient pas les 
étoiles, dont ils n'ont que faire? Il leur suffirait que leur œil perçût les choses 
terrestres; mais il n'est pas si exactement adapté à la pure utilité, qu'il ne soit 






47 

capable, cependant, des corps célestes, et de la majestueuse ordonnance de 
la nuit. 

PHEDRE. — Ils aboient inlassablement vers la lune ! 

SOCRATE. — Et les humains, de mille manières, ne s'efforcent-ils pas de 
remplir ou de rompre le silence éternel de ces espaces infinis qui les effraye? 
PHEDRE. — Ta propre vie s'y est consumée!... Mais sais— tu que je regrette 
un peu cet architecte qui était en toi, et que tu as assassiné pour avoir trop 
médité sur le fragment d'une coquille? Avec ta profondeur et tes finesses prodi- 
gieuses, Socrate, tu aurais laissé derrière toi nos constructeurs les plus fameux. 
Ictinos, ni Eupalinos de Mégare, ni Chersiphron de Gnosse, ni Spinthanos de 
Corinthe, n'eussent été capables de rivaliser avec Socrate l'Athénien. 
SOCRATE. — Phèdre, je t'en supplie!... Cette matière subtile dont nous 
sommes faits à présent, ne nous permet pas de rire. Je me sens devoir rire, 
mais je ne puis pas... Cesse donc! 

PHEDRE. — Mais sans rire, Socrate, qu'aurais-tu fait, architecte ? 
SOCRATE. — Que sais-je?... Je vois seulement, à peu près comme j'aurais 
conduit mes pensées. 

PHEDRE. — Conduis-les tout au moins jusqu'au seuil de l'édifice que tu n'as 
pas construit. 

SOCRATE. — Il me suffit de poursuivre cette espèce de raisonnement de 
rêverie que je te faisais tout à l'heure. 

Nous avons dit, — ou à peu près dit, — que toutes les choses visibles pro- 
cèdent de trois modes de génération, ou de production qui, d'ailleurs, se mêlent 
et se pénètrent... Les unes font principalement paraître le hasard, comme on 
le voit par les débris d'une roche, ou par un paysage, non choisi, peuplé de 
plantes çà et là poussées. Les autres, — comme la plante elle— même, ou l'ani- 
mal, ou le morceau de sel, dont les facettes pourprées s'agglomèrent mysté- 
rieusement, font concevoir un accroissement simultané, sûr et aveugle, dans 
une durée où ils semblent contenus en puissance. On dirait que ce qu'ils seront 
attende ce qu'ils furent; et aussi qu'ils s'augmentent en harmonie avec les choses 
environnantes... Il y a, enfin, les œuvres de l'homme, qui traversent, en quelque 
sorte, cette nature et ce hasard; les utilisant, mais les violant, et en étant violées, 
selon ce que nous avons dit, il y a un instant. 

Or l'arbre ne construit ses branches ni ses feuilles; ni le coq son bec et ses 
plumes; mais l'arbre et toutes ses parties; et le coq et toutes les siennes, sont 
construits par les principes eux-mêmes, non séparés de la construction. Ce 
qui fait, ce qui est fait, sont indivisibles; et il en est ainsi de tous les corps 
vivants, ou quasi vivants, comme les cristaux. Ce ne sont pas des actes qui 
les engendrent; et on ne peut expliquer leur génération par aucune combi- 
naison d'actes, car les actes supposent déjà les vivants. On ne peut dire, non 
plus, qu'ils soient spontanés, — ce mot est un simple aveu d'impuissance... 
Nous savons, d'ailleurs, que mille choses sont nécessaires dans le voisinage 
de ces êtres, pour qu'ils soient. Ils dépendent de toutes choses, quoique l'action 
de toutes choses semble, à soi seule, incapable de les créer. 
Mais quant aux objets faits par l'homme, ils sont dûs aux actes d'une pensée. 



48 

Les principes sont séparés de la construction, et comme imposés à la matière 
par un tyran étranger qui les lui communique par des actes. La nature, dans 
son travail, ne distingue pas les détails de l'ensemble; mais pousse à la fois de 
toutes parts, s'enchaînant à elle— même, sans essais, sans retours, sans modèles, 
sans visée particulière, sans réserves; elle ne divise pas un projet de son exé- 
cution; elle ne va jamais directement, et sans égards aux obstacles; mais elle 
se compose avec eux, les mélangea son mouvement, les tourne ou les englobe; 
comme si le chemin qu'elle prend, la chose qui emprunte ce chemin, le temps 
dépensé à le parcourir, les difficultés même qu'il oppose, étaient d'une même 
substance. Si un homme agite son bras, on distingue ce bras de son geste, et 
l'on conçoit entre le geste et le bras, une relation purement possible. Mais, du 
côté de la nature, ce geste du bras, et le bras même, ne se peuvent séparer... 
PHEDRE. — Le construire serait donc de créer par principes séparés ? 
SOCRATE. — Oui. Le fait de l'homme est de créer en deux temps, dont l'un 
s'écoule dans le domaine du pur possible, au sein de la substance subtile qui 
peut imiter toutes choses et les combiner à l'infini entre elles. L'autre temps, 
est celui de la nature. Il contient, d'une certaine façon, le premier, et d'une autre 
façon, il est contenu en lui. Nos actes participent des deux. Le projet est bien 
séparé de l'acte, et l'acte, du résultat. 

PHÈDRE. — Mais comment peut se concevoir la séparation, et comment 
trouver ces principes? 

SOCRATE. — Ils ne sont pas toujours si distincts que je l'ai dit. Et tous les 
hommes, d'ailleurs, ne les distinguent pas également. Mais une réflexion très 
simple et très primitive suffît à en donner l'idée. L'homme discerne trois grandes 
choses dans le Tout : il y trouve son corps, il y trouve son âme : et il y a le reste du 
monde. Entre ces choses, se fait un commerce incessant, et parfois une confu- 
sion s'opère; mais jamais un certain temps ne s'écoule, que ces trois choses ne se 
distinguent l'une de l'autre nettement. On dirait que leur mélange n'est pas du- 
rable; et que cette division doive nécessairement se réveiller, de temps à autre. 
PHEDRE. — L'homme qui dort prend quelquefois sa jambe pour une pierre, 
et son repos pour un mouvement. Il prend son désir pour une lumière; le 
bruit de son sang pour une voix mystérieuse; le sentiment de son propre 
visage effleuré par une mouche, lui apparaît un visage terrifiant qui le pour- 
suivrait... Mais, en effet, tout cela ne saurait durer. Il se réveille, rejetant le 
passé loin de son corps, le réservant à son âme; il divise de nouveau toutes 
choses, et se rebâtit selon ses principes. 

SOCRATE. — Il est donc raisonnable de penser que les créations de l'homme 
sont faites, ou bien en vue de son corps, et c'est là le principe que l'on nomme 
"utilité", ou bien en vue de son âme, et c'est là ce qu'il recherche sous le nom de 
"beauté '. Mais, d'autre part, celui qui construit ou qui crée, ayant affaire au 
reste du monde et au mouvement de la nature, qui tendent perpétuellement à 
dissoudre, à corrompre ou à renverser ce qu'il fait, il doit reconnaître un troi- 
sième principe, qu'il essaye de communiquer à ses œuvres, et qui exprime la 
résistance qu'il veut qu'elles opposent à leur destin de périr. Il recherche 
donc la "solidité'' ou la "durée.' 



49 
PHEDRE. — Voilà bien les grands caractères d'une œuvre complète. 
SOCRATE. — La seule ARCHITECTURE les exige, et les porte au point le 
plus haut. 

PHEDRE. — Je la regarde comme le plus complet des arts. 
SOCRATE. — Ainsi, le corps nous contraint de désirer ce qui est utile, ou 
simplement commode; et l'âme nous demande le beau; mais le reste du monde, 
et ses lois comme ses hasards, nous oblige à considérer, en tout ouvrage, la 
question de sa solidité. 

PHEDRE. — Mais ces principes, si distincts dans l'expression que tu en 
donnes, ne sont— ils pas, dans le fait, toujours mêlés? — Il me semblait parfois 
qu'une impression de beauté naquit de l'exactitude; et qu'une sorte de volupté 
fut engendrée par la conformité presque miraculeuse d'un obj et avec la fonction 
qu'il doit remplir. Il arrive que la perfection de cette aptitude excite en nos âmes 
le sentiment d'une parenté entre le beau et le nécessaire; et que la facilité, ou la 
simplicité finales du résultat, comparées à la complication du problème, nous 
inspirent je ne sais quel enthousiasme. L'élégance inattendue nous enivre. 
Rien, dans ces heureuses fabrications, rien ne figure que d'utile : elles ne 
retiennent plus rien qui ne soit uniquement déduit des exigences de l'effet à 
obtenir; mais on sent qu'il fallait presque un dieu pour une déduction si pure. 
Il y a des outils admirables, étrangement clairs, et nets comme des ossements; 
et comme eux, qui attendent des actes ou des forces, et rien de plus. 
SOCRATE. — Ils se sont faits d'eux-mêmes, en quelque sorte; l'usage sécu- 
laire a trouvé nécessairement la meilleure forme. La pratique innombrable 
rejoint un jour l'idéal, et s'y arrête. Les milliers d'essais de milliers d'hommes 
convergent lentement vers la figure la plus économe et la plus sûre : celle-ci 
atteinte, tout le monde l'imite; et les millions de ces répliques répondent, à 
jamais, aux myriades des tâtonnements antérieurs, et les recouvrent. Cela se 
voit jusque dans l'art capricieux des poètes, et non seulement dans le matériel 
du charron et de l'orfèvre... Qui sait même, Phèdre, si l'effort des humains 
dans la recherche de Dieu; les pratiques, les prières essayées, la volonté 
obstinée de trouver les plus efficaces... Qui sait si les mortels, à la longue, ne 
trouveront pas une certitude, — ou une incertitude, stable, et conforme exac- 
tement à leur nature, — sinon à celle même du Dieu? 
PHÈDRE. — Il y a aussi des discours si brefs, et dont quelques-uns n'ont 
qu'un mot; mais si pleins, et qui dans leur nette énergie, répondent à tout si 
profondément, qu'ils paraissent concentrer des années de discussions internes 
et d'éliminations secrètes ; ils sont indivisibles et décisifs comme des actes sou- 
verains. Les hommes vivront longtemps de ces quelques paroles!... Et les 
géomètres? Crois-tu qu'il n'y ait pas chez eux une recherche singulière, et des 
exemples merveilleux de cette espèce rigoureuse de beauté? 
SOCRATE. — Mais elle est ce qu'ils ont de plus précieux! — Chaque but 
particulier qu'ils poursuivent, ils y tendent par le rapprochement des vérités les 
plus générales; lesquelles, ils semblent d'abord, réunir et composer sans 
arrière-pensée. Ils dissimulent leur dessein, ils cachent leur visée réelle. On ne 
voit pas d'abord où ils veulent en venir... Pourquoi tirer cette ligne? Pourquoi 



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nous rappeler celte proposition?... Pourquoi faire ceci, et non cela? — Il n'est 
plus question du problème qui était en jeu. On dirait qu'ils l'ont oublié, et 
qu'ils se perdent dans l'éloignement dialectique... Mais, tout à coup, ils font une 
simple remarque. L'oiseau tombe des nues, la proie est à leurs pieds; et nous 
nous demandons encore ce qu'ils prétendent faire, que déjà ils nous regardent 
en souriant! 

PHÈDRE. — Avec mépris. 

SOCRATE. — Ces artistes— là n'ont point de raison d'être modestes. Ils ont 
trouvé le moyen de mêler inextricablement la nécessité et les artifices. Ils 
inventent des tours et des prestiges, qui sont comme la jonglerie de la raison. 
La plus grande liberté naît de la plus grande rigueur. Mais quant à leur secret, 
il est assez connu. Ils substituent à la nature, contre laquelle même s'évertuent 
les autres artistes, une nature plus ou moins extraite de la première, mais dont 
toutes les formes et les êtres ne sont enfin que des actes de l'esprit; actes bien 
déterminés et conservés par leurs noms. De cette matière essentielle, ils cons- 
truisent des mondes parfaits en eux— mêmes, qui s'éloignent parfois du nôtre 
au point d'être inconcevables; et parfois s'en approchent, jusqu'à coïncider 
en partie avec le réel. 

PHEDRE. — Et il arrive que l'extrême de la spéculation donne parfois des 
armes à la pratique... 

SOCRATE. — Cette étendue de leurs pouvoirs est le triomphe même de ce 
mode de construire dont je te parlais. 
PHEDRE. — Par principes séparés? 
SOCRATE. — Par principes séparés. 

PHEDRE. — Je vois bien ces principes et cette séparation dans les choses 
spéculatives; mais le réel se prête— t— il aussi bien à ces distinctions? 
SOCRATE. — Pas si aisément. Tout ce qui est sensible existe, en quelque 
sorte, de plusieurs façons. Tout ce qui est réel tient à une infinité de suites, 
remplit mille fonctions; il emporte avec soi bien plus de caractères et de consé- 
quences que l'acte d'une pensée n'en peut embrasser. Mais dans certains cas, 
et pour un certain temps, l'homme se soumet cette réalité si nombreuse et en 
triomphe quelque peu. 

PHEDRE. — J'ai entendu les mêmes choses au Pirée. Une bouche très salée 
tenait des propos peu différents de ceux-ci. Elle disait crûment qu'il fallait 
ruser avec la nature; et suivant l'occurence, l'imiter pour la contraindre, 
l'opposer à elle-même et lui ravir des secrets qui se retournent contre son 
mystère. 

SOCRATE. — Tu as donc connu une quantité d'Eupalinos? 
PHEDRE. — Je suis naturellement curieux des gens de métier. Je recherche 
avidement les personnes de qui les idées et les actes s'interrogent et se répondent 
nettement. Mon sage du Pirée était un Phénicien d'une étrange multiplicité... 
Il fut d'abord esclave, en Sicile. D'esclave, il devint mystérieusement le patron 
d'une barque; et de marin, se fit maître calfat. Las de radoubs, et laissant les 
vieilles coques pour les neuves, il s'institua constructeur de navires. Sa femme 
tenait un cabaret, à quelques pas de son chantier. Je n'ai pas vu de mortel 






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plus varié dans ses moyens, plus instruit en stratagèmes; plus curieux de tout 
ce qui ne le regardait pas, plus habile à s'en servir dans les choses qui le 
concernaient... Il envisageait toutes les affaires sous le seul rapport de la pra- 
tique et des procédés. Même le vice et la vertu lui étaient des occupations qui 
ont leur temps et leurs élégances particuliers, et qui s'exercent selon l'occasion. 
— "Parfois, disait— il, on prend le largue, et parfois on est au plus près. 
L'essentiel est de naviguer proprement !" Je pense bien qu'il a dû sauver 
quelques hommes dans les événements de mer, et en assassiner quelques 
autres, à cause de ces difficultés qui naissent dans les lupanars, ou dans des 
négociations laborieuses entre pirates... Mais le tout, bien exécuté! 
SOCRATE. — J'ai grande peur que son ombre ne soit du côté de chez Ixion! 
PHEDRE. — Bah! Il se sera tiré d'affaire... Il n'a jamais perdu la tête. Il se 
répétait à tout moment: Tiens bon! Tiens bon!... Quel brave homme c'était!... 
Jamais un regret, jamais un reproche, jamais un remords, jamais un souhait... 
Mais tout acte, et argent comptant ! 

SOCRATE. — Que vient faire cette canaille dans notre analyse ? 
PHEDRE. — Tu vas voir quel coup de main le cher homme va nous donner ! 
Sache donc, délectable Socrate, qu'il était pourvu des oreilles les plus fines 
et les plus profondes que jamais crâne ait possédées. Tout ce qui pénétrait 
dans ces labyrinthes embroussaillés était la proie d'un monstre singulièrement 
avide. La bête qui s'abritait dans cette forte coquille s'engraissait de toutes 
choses précises. Je ne sais combien de langages, de recettes, elle avait digérées ! 
Combien de sagesses variées elle avait changées en une substance choisie! 
Elle avait sucé tant d'autres cervelles! Je l'imaginais entourée des débris et 
des coques vides de mille esprits épuisés ! 
SOCRATE. — Mais tu me peins un poulpe ! 

PHEDRE. — Mais un poulpe qui interroge les eaux peuplées, choisit, bondit, 
brandissant ses fouets dans l'épaisseur de l'onde, et qui vertigineusement 
s'empare de ce qui lui convient, n'est— il pas un vivant cent fois plus vivant 
que l'immobile éponge? Combien d éponges nous avons connues, collées à 
jamais sous un portique d'Athènes, absorbant et restituant sans effort toutes 
les opinions fluctuantes autour d'elles; éponges de paroles baignées, imbues 
indifféremment de Socrate, d'Anaxagore, de Mélittos, du dernier qui a parlé !... 
Les éponges et les sots, ont ceci de commun qu'ils adhèrent, ô Socrate ! 
Mais quant à mon fils de la mer, enfant très curieux de la putain retentissante 
qui appelle éternellement les hommes, il s'était approprié et assimilé ce qui 
était le meilleur quant à lui-même. Issu d'aventures étonnantes, et de pêches 
véritablement miraculeuses, pâli, noirci, doré successivement par les climats; 
ayant observé de ses propres yeux les météores qui ne se rencontrent presque 
jamais, rusé avec les poissons les plus subtils, séduit les marchands les plus 
durs, embobiné les plus infidèles, et barguigné çà et là, quant au salaire, — à 
donner ou... à recevoir, — avec bien des aigres prostituées, — cet homme, le 
croirais— tu, quand il revenait des périls, allait, se reprenant des plus basses 
débauches, s'entretenir avec les savants hommes, les sages et les doctes qu'il 
avait appris de révérer. 






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SOÇRATE. — Et où l'avait-il appris? 

PHÈDRE. — Sur la mer. Là, quand tu es perdu loin des terres, le navire étant 
comme un aveugle abandonné sur le toit d'une maison, il arrive que le conseil 
donné par un de ces sages, te soit le signe du salut. Une parole de Pythagore, un 
précepte et un nombre qu'on retint de Thaïes, si tout à coup quelque planète 
se découvre, et si le sang— froid ne t'a pas abandonné, te reconduisent à la vie. 
SOCRATE. — Mais, toi-même, où me conduis-tu? 

PHÈDRE. — Je voulais te guider aux édifices de bois que bâtissait le Phé- 
nicien. Il fallait peindre l'homme, tout d'abord... Si tu l'avais vu, une seule 
fois, avec ses yeux bordés de rouge et pareils aux fonds cuivrés de la mer 
brûlante sur lesquels se rencontre le poisson vert qui est dangereux à manger! 
Mais nous parlions, cher Socrate, du mariage de la pratique avec la théorie. 
Je pensais te faire sentir à quel point les vicissitudes de sa vie, les leçons qu'elle 
lui avait vendues, celles qu'il avait prises des sages, se combinaient dans son 
esprit. Ce Phénicien audacieux ne cessait de considérer dans son âme le 
problème de la navigation. En soi-même, il agitait incessamment l'Océan. — 
Qu'est— ce que l'homme peut opposer à cet univers inconstant, travaillé de loin 
par les astres, couru de houles et de montagnes transparentes, incertain sur 
les bords, inconnu dans ses profondeurs; origine de tout ce qui vit, mais tombe 
impénétrable aux mouvements de berceau, et recouverte de lumière? — Son 
démon industrieux le poussait à vouloir faire les meilleurs vaisseaux qui eussent 
jamais entamé les ondes de leur tailloir. Et cependant que ses émules se bor- 
naient à imiter les modèles en usage, et de copie en copie, continuaient de 
reconstruire la nef d'Ulysse, sinon même l'arche immémoriale de Jason, lui, 
Tridon le Sidonien, ne cessant d'approfondir les parties inexplorées de son 
art, brisant les assemblages d'idées pétrifiées, reprenant les choses à leur 
source, imaginait passionnément les natures des vents et des eaux, la mobi- 
lité et la résistance de ces fluides. Il méditait la génération des tempêtes et 
des calmes; la circulation des courants tièdes, et de ces fleuves immiscibles, 
qui coulent, mystérieusement purs, entre des murailles sombres d'eau salée; il 
considérait les caprices et les repentirs des brises, les incertitudes des fonds et 
des passes, et des traîtres estuaires... 

SOCRATE. — Par Dieu! Comment de tout ceci faisait-il un navire ? 
PHÈDRE. — Il croyait qu'un navire doit être, en quelque sorte, créé par la 
connaissance de la mer, et presque façonné par l'onde même!... Mais cette con- 
naissance consiste, à la vérité, à remplacer la mer, dans nos raisonnements, 
par les actions qu'elle exerce sur un corps, — tellement qu'il s'agisse pour 
nous de trouver les autres actions qui s'opposent à celles— ci, et que nous 
n'ayons plus affaire qu'à un équilibre de pouvoirs, les uns et les autres em- 
pruntés à la nature, où ils ne se combattaient pas utilement. Mais nos pouvoirs, 
en cette matière, se réduisent à disposer de formes et de forces... Tridon me 
disait qu'il imaginait son vaisseau suspendu au bras d'une grande balance, 
dont l'autre bras supportait une masse d'eau. — Mais je ne sais trop ce qu'il 
entendait par là? Mais encore, la mer agitée ne se contente pas de cet équilibre. 
Tout se complique avec le mouvement. Il cherchait donc quelle soit la forme 



55 
d'une coque, dont la carène demeure à peu près la même, que le navire roule 
d'un bord sur l'autre, — ou qu'il danse, d'autre façon, autour de quelque 
centre... Il traçait d'étranges figures qui lui rendaient visibles, à lui, les secrètes 
propriétés de son flotteur; mais, moi, je n'y reconnaissais rien d'un navire. 
Et d'autres fois, il étudiait la marche et les allures; espérant et désespérant 
d'imiter la perfection des poissons les plus rapides. Ceux qui nagent facilement 
en surface, et se jouent dans l'écume entre deux plongées, l'intéressaient entre 
tous. Il parlait, avec l'abondance d'un poète, des thons et des marsouins, au 
milieu des bonds et des libertés desquels il avait si longtemps vécu. Il chantait 
leurs grands corps polis comme des armes; leurs museaux comme écrasés par 
la masse de l'eau opposée à leur marche; leurs ailerons et leurs nageoires, 
rigides comme le fer, et coupants comme lui, mais sensibles à leurs pensées 
de poissons, et gouvernant vers leurs destins, selon leurs caprices; et puis, 
leur maîtrise vivante au milieu des tempêtes! On eût dit qu'il sentait par lui- 
même, leurs formes favorables conduire, de la tête vers la queue, par le chemin 
le plus rapide, les eaux qui se trouvent devant eux, et qu'il s'agit, pour avancer, 
de remettre derrière soi... C'est une chose admirable, ô Socrate, que d'une part, 
si nul obstacle n'empêche ta course, la course est tout à fait impossible; tous les 
efforts que tu enfantes se détruisent l'un l'autre, et tu ne peux pousser d'un 
côté, sans te repousser de l'autre, avec une égale puissance. Mais, d'autre part, 
l'obstacle nécessaire étant réalisé, il travaille contre toi; il boit tes fatigues, et 
te concède parcimonieusement l'espace dans le temps. C'est ici que le choix 
d'une forme est l'acte délicat de l'artiste : car c'est à la forme de prendre à 
l'obstacle ce qu'il lui faut pour avancer, mais de n'en prendre que ce qui 
empêche le moins le mobile. 

SOCRATE. — Mais ne peut-on copier le marsouin, ou le thon eux— mêmes, 
et piller directement la nature ? 

PHEDRE. — Je le croyais naïvement. Tridon m'a détrompé. 
SOCRATE. — Mais un marsouin n'est-il pas une sorte de navire ? 
PHEDRE. — Tout change avec la grosseur. La forme ne suit pas l'accrois- 
sement si simplement; et ni la solidité des matériaux, ni les organes de direction, 
ne le supporteraient. Si une qualité de la chose grandit selon la raison arithmé- 
tique, les autres grandissent autrement. 

SOCRATE. — Tridon, fit-il du moins quelque chose de bon ? 
PHÈDRE. — Quelques merveilles sur la mer. Quelques autres, sans doute, sont 
par le fond, et attendent, cuirassées de moules, le temps que la mer se dessèche. 
Mais j'ai vu prendre le large à la plus pure de ses filles, la fine "Fraternité'' 
aux formes fuyantes, le soir qu'elle partit pour son premier voyage. Sa joue 
écarlate recevait tous les baisers qui bondissent de la route; et les triangles 
bien tendus de ses voiles pleines et dures appuyaient sa bande à la lame... 
SOCRATE. — Vie!... Et pour moi, les voiles noires et molles du vaisseau 
chargé de prêtres qui, revenant péniblement de Délos, et se traînant sur ses 
rames... 

PHEDRE. — Comme tu supportes mal de revivre ta belle vie ! 
SOCRATE. — Phèdre, mon pâle Phèdre, Ombre sœur de mon Ombre, je le 



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54 

sens bien que mes regrets seraient infinis s'ils avaient quelque substance à 
travailler, et si la chair ne manquait à leur exercice! Ils commencent de sévir, 
et ils n'achèvent point! Ils se dessinent, mais il ne se peut point qu'ils se 
colorent!... Y a— t— il quelque chose de plus vain que l'ombre d'un sage? 
PHEDRE. — Un sage même. 

SOCRATE. — Hélas! Un Sage même, qui ne laisse après soi que le person- 
nage d'un parleur, et diverses paroles immortellement abandonnées... Qu'ai— 
je donc fait que de donner à croire au reste des humains que j'en savais bien 
plus qu'eux— mêmes sur les choses les plus douteuses? — Et le secret de la 
faire croire consiste dans une mort si bien conduite, parée d'une telle injustice, 
et de telles amitiés environnée, qu'elle obscurcisse le soleil et déconcerte la 
nature. Qu'est— ce qu'il y a de plus redoutable que d'en faire une sorte de 
chef-d'œuvre?... La vie ne peut pas se défendre contre ces immortelles agonies. 
Elle imagine invinciblement, la naïve, que le plus beau de la tragédie commence 
après le dernier mot du dernier vers!... Les plus profonds regards de l'homme 
sont pour le vide. Ils convergent au delà du Tout. 

Hélas! Hélas! J'ai usé d'une vérité et d'une sincérité bien plus menteuses que 
les mythes, et que les paroles inspirées. J'enseignais de ce que j'inventais... 
Je faisais des enfants aux âmes séduites, et je les accouchais habilement. 
PHEDRE. — Tu es dur pour nous tous. 

SOCRATE. — Si vous ne m'eussiez pas écouté, mon orgueil eût cherché d'une 
autre manière à se soumettre vos pensées... J'eusse bâti, chanté... O perte pen- 
sive de nos jours! Quel artiste j'ai fait périr!... Quelles choses j'ai dédaignées, 
mais quelles choses enfantées!... Je me sens contre moi— même le Juge de mes 
Enfers spirituels! Tandis que la facilité de mes propos fameux me poursuit 
et m'afflige, voici que je suscite pour Euménides, mes actions qui n'ont pas eu 
lieu, mes œuvres qui ne sont pas nées, — crimes vagues et énormes que ces 
absences criantes; etmeurtres,dontles victimes sontdeschoses impérissables!... 
PHEDRE. — Console— toi... Tu les regretterais bien davantage si tu les avais 
engendrées! Rien ne semble si beau, et ne nous remord si amèrement que 
les occasions manquées! Mais si nous les avons laissé perdre, n'est— ce pas que 
nous ne pouvions les saisir sans troubler tout le cours du monde? 
SOCRATE. — C'est là précisément ce que nous voudrions!... Quelle âme 
hésiterait à bouleverser l'univers pour être un peu plus elle— même? Tu sais 
bien que nous ne consentons à tout le reste des choses que le droit de nous 
convenir! — Nous voulons très exactement que les Cieux innombrables, et 
que la Terre, et que la Mer, et que les cités, et que les hommes aussi, et 
les femmes particulièrement, et leurs âmes, et leurs forces, et leurs grâces, 
et que les animaux comme les plantes, — et même nous voulons naïvement 
que les dieux, — ne soient tous ensemble, et chacun selon sa beauté qui s'adapte 
à notre désir, ou selon sa puissance qu'il apporte à notre faiblesse, — ne soient 
donc que les aliments, les ornements, les condiments, les appuis, les ressources, 
les lumières, les esclaves, les trésors, les remparts et les délices de notre seul 
individu ! Comme si notre seule flamme, et cette durée absolue si brève, qui 
est la sienne valussent de consumer tout ce qui fut, tout ce qui est et qui sera, 



55 

pour qu'elle jette leclat unique, et une fois apparu, de toute jouissance et 
de tout savoir, relativement à l'être même qu'elle anime et qu'elle dévore!... 
Nous croyons que toutes les choses, et que toute l'opulence du Temps, ne sont 
qu'une bouchée pour notre bouche, et nous ne pouvons penser le contraire. 
PHEDRE. — Tu m 'éblouis et tu me consternes! 

SOCRATE. — Tu ne sais pas ce que je vois maintenant que j'eusse pu faire! 
PHEDRE. — Je confesse que cette ombre de désespoir que tu manifestes, 
et ces tentatives de remords qui semblent se disputer ton apparence, font de 
moi-même un fantôme de la stupeur. Si les autres t'entendaient!.. 
SOCRATE. — Crois-tu qu'ils ne me comprendraient pas? 
PHEDRE. — Presque tout le monde ici est assez vain de sa vie passée. Les 
scélérats eux-mêmes font parade de leur abominable gloire. Personne ne veut 
convenir de s'être trompé : et toi, Socrate, de qui le nom si pur impose encore 
aux envieuses larves, tu leur ferais ces tristes confidences, et leur demande- 
rais leur commisération et leur mépris? 
SOCRATE. — Ne serait-ce pas continuer d'être Socrate? 
PHEDRE. — Il ne faut pas vouloir recommencer... On ne réussit pas deux fois... 
SOCRATE. — Ne sois pas plus amer. 

PHEDRE. — Je t'avoue que tes paroles ont quelque peu piqué mon amitié. 
Tu comprends bien que si tu t'abaisses toi-même, et que si tu ravales 
Socrate, Phèdre qui s'est donné à lui si pieusement, Phèdre se voit réduit 
à l'extrême de la sottise, et de la plus aveugle simplicité! 
SOCRATE. — Hélas! c'est notre état!... Mais j'essaye d'en tirer quelque chose. 
Ne crois-tu pas que nous devions maintenant employer cet immense loisir que 
la mort nous commande, à nous juger nous-mêmes, et à nous rejuger infati- 
gablement; reprenant, corrigeant, essayant d'autres réponses aux événements 
qui sont arrivés; et cherchant, en somme, à nous défendre de l'inexistence 
par des illusions, comme font les vivants de leur existence? 
PHEDRE. — Qu'est-ce donc que tu veux peindre sur le néant? 
SOCRATE. — L'Anti-Socrate. 

PHEDRE. — J'en imagine plus d'un. Il y a plusieurs contraires à Socrate. 
SOCRATE. — Ce sera donc... le constructeur. 
PHÈDRE. — Bon. L' Anti-Phèdre l'écoute. 

SOCRATE. — mort co-éternel, ami sans défauts, et diamant de sincérité, 
voici : 

Ce ne fut pas utilement, je le crains, chercher ce Dieu que j'ai essayé de décou- 
vrir toute ma vie, que de le poursuivre à travers les seules pensées; de le 
demanderai! sentiment très variable, et très ignoble, du juste et de l'injuste, 
et que de le presser de se rendre à la sollicitation de la dialectique la plus 
raffinée. Ce que l'on trouve ainsi n'est que parole, née de parole, et retourne 
à la parole. Car la réponse que nous nous faisons n'est jamais assurément que 
la question elle-même; et toute question de l'esprit à l'esprit même, n'est, et 
ne peut— être, qu'une naïveté. Mais au contraire, c'est dans les actes, et dans 
la combinaison des actes, que nous devons trouver le sentiment le plus immé- 
diat de la présence du divin, et le meilleur emploi de cette partie de nos forces 






56 

qui est inutile à la vie, et qui semble réservée à la poursuite d'un objet indéfi- 
nissable qui nous passe infiniment. 

Si donc l'univers est à l'effet de quelque acte, cet acte résultant lui-même 
d'un Être; et d'un besoin, d'une pensée, d'une science et d'une puissance qui 
appartiennent à cet Être, c'est par un acte seulement que tu peux rejoindre le 
grand dessein, et te proposer l'imitation de ce qui a fait toutes choses. C'est 
là se mettre, de la façon la plus naturelle à la place même du dieu. 
Or, de tous les actes, le plus complet est celui de construire. Une œuvre demande 
l'amour, la méditation, l'obéissance à ta plus belle pensée, l'invention de lois 
par ton âme, et bien d'autres choses qu'elle tire merveilleusement de toi- 
même, qui ne soupçonnais pas de les posséder. Cette œuvre découle du plus 
intime de ta vie, et cependant elle ne se confond pas avec toi. Si elle était 
douée de pensée, elle pressentirait ton existence, qu'elle ne parviendrait jamais 
à établir, ni à concevoir clairement. Tu lui serais un dieu... 
Voyons donc ce grand acte de construire. Observe, Phèdre, que le Démiurge, 
quand il s'est mis à faire le monde, s'est attaché à la confusion du Chaos. Tout 
l'informe était devant lui. Et il n'y avait pas une poignée de matière qu'il pût 
prendre de sa main dans cet abîme, qui ne fut intimement impure, et com- 
posée d'une infinité de substances. 

Il s'est attaqué bravement à cet affreux mélange du sec et de l'humide, du 
dur avec le mol, de la lumière avec les ténèbres, qui constituait ce chaos, dont 
le désordre pénétrait jusque dans les plus petites parties. Il a débrouillé cette 
boue vaguement radieuse, où il n'y avait pas une particule de pure, et en qui 
toutes les énergies étaient délayées, tellement que le passé et l'avenir, l'acci- 
dent et la substance, le durable et l'éphémère, le voisinage et l'éloignement, 
le mouvement et le repos, le léger avec le grave, s'y trouvaient aussi con- 
fondus que le vin peut l'être avec l'eau, quand ils composent une coupe. Nos 
savants cherchent toujours à rapprocher leurs esprits de cet état... Mais le 
grand Formateur agissait au contraire. Il était ennemi des similitudes, et de 
ces identités cachées qu'il nous enchante de surprendre. Il organisait l'inégalité. 
Mettant les mains à la pâte du monde, il en a trié les atomes. Il a divisé le 
chaud d'avec le froid, et le soir d'avec le matin; refoulé presque tout le feu 
dans les cavités souterraines, suspendu les grappes de glace aux treilles mêmes 
de l'aurore, sous les voussures de l'éternel Éther. Par lui, l'étendue fut dis- 
tinguée du mouvement, la nuit le fut du jour; et dans sa fureur de tout disjoindre, 
il fendit les premiers animaux qu'il venait de dissocier des plantes, en mâle et 
en femelle. Ayant même enfin démêlé ce qui était le plus mixte dans le trouble 
originel, — la matière d'avec l'esprit, — il a hissé au suprême de l'empyrée, 
à la cime inaccessible de l'Histoire, ces masses mystérieuses, dont la des- 
cente inéluctable et muette jusqu'au fond dernier de l'abîme, engendre et 
mesure le Temps. Il a exprimé de la fange, les mers étincelantes et les eaux 
pures, exondant les montagnes, et distribuant en belles îles, ce qui demeurait 
de concret. C'est ainsi qu'il fit toutes choses, et d'un reste de fange, les humains. 
Mais le constructeur que je fais maintenant paraître, trouve devant soi pour 
chaos et pour matière primitive, précisément l'ordre du monde que le Démiurge 



57 

a tiré du désordre du début. La Nature est formée, et les éléments sont sépa- 
rés; mais quelque chose lui enjoint de considérer cette œuvre inachevée, et 
devant être remaniée et remise en mouvement, pour satisfaire plus spéciale- 
ment à l'homme. Il prend pour origine de son acte, le point même où le dieu 
s'était arrêté. — Au commencement, se dit-il, était ce qui est : les montagnes 
et les forêts; les gîtes et les filons; l'argile rouge, le blond sable, et la pierre blan- 
che qui donnera la chaux. Il y avait aussi les bras musculeux des hommes, et 
les puissances massives des buffles et des bœufs. Mais il y avait d'autre part, 
les coffres et les greniers des tyrans intelligents, et des citoyens démesurément 
enrichis par leurs négoces. Et il y avait enfin des pontifes qui souhaitaient de 
loger leur dieu; et de si puissants rois qu'ils n'avaient plus à désirer qu'une 
tombe sans pareille; des républiques qui rêvaient d'inexpugnables murs; et 
des archontes délicats, pleins de faiblesses pour les acteurs et les musiciennes, 
qui brûlaient de leur faire construire, aux dépens des caisses du fisc, les théâtres 
les plus sonores. 

Or, il ne faut pas que les dieux demeurent sans toit, et les âmes sans spectacles. 
Il ne faut pas que les masses du marbre demeurent mortellement dans la terre, 
constituant une nuit solide; et que les cèdres et les cyprès se contentent de 
finir par la flamme ou par la pourriture, quand ils peuvent se changer en des 
poutres odorantes, et en des meubles éblouissants. Mais il faut encore moins 
que l'or des riches hommes paresseusement dorme son lourd sommeil dans 
les urnes et dans les ténèbres du trésor. Ce métal si pesant, quand il s'associe 
d'une fantaisie, prend les vertus les plus actives de l'esprit. Il en a la nature 
inquiète. Son essence est de fuir. Il se change en toutes choses, sans être changé 
lui-même. Il soulève les blocs de pierre, perce les monts, détourne les fleuves, 
ouvre les portes des forteresses et les cœurs les plus secrets; il enchaîne les 
hommes; il habille, il déshabille les femmes, avec une promptitude qui tient 
du miracle. C'est bien le plus abstrait agent qui soit après la pensée; mais encore 
elle n'échange et n'enveloppe que des images, cependant qu'il excite et qu'il 
favorise la transmutation de toutes les choses réelles, les unes dans les autres; 
lui demeurant incorruptible, et traversant pur toutes les mains. 
L'or, les bras, les projets, les substances variées, tout étant en présence, rien 
néanmoins n'en résulte. 

— Me voici, dit le constructeur, je suis l'acte. Vous êtes la matière, vous êtes 
la force, vous êtes les désirs; mais vous êtes séparés. Une industrie inconnue 
vous a isolés et préparés selon ses moyens. Le Démiurge poursuivait ses des- 
seins qui ne concernent pas ses créatures. La réciproque doit venir. Il ne s'est 
pas inquiété des soucis qui devaient naître de cette même séparation qu'il 
s'est diverti, ou bien qu'il s'est ennuyé de faire. Il vous a donné de quoi vivre, 
et même de quoi jouir de bien des choses, mais non point généralement de 
celles dont vous auriez précisément l'envie. 

Mais je viens après lui. Je suis celui qui conçoit ce que vous voulez, un peu 
plus exactement que vous— mêmes; je consumerai vos trésors avec un peu plus 
de suite et de génie que vous le faites; et sans doute, je vous coûterai très cher; 
mais à la fin, tout le monde y aura gagné. Je me tromperai quelquefois, et 



58 . 

nous verrons quelques ruines; mais on peut toujours, et avec un grand avan- 
tage, regarder un ouvrage manqué comme un degré qui nous approche du 
plus beau. 

PHEDRE. — Je les tiens très heureux que tu sois un architecte mort ! 
SOCRATE. — Faut-il me taire, Phèdre! — Tu ne sauras donc jamais quels 
temples, quels théâtres, j'eusse conçus dans le pur style socratique!... J'allais 
te faire penser comment j'aurais conduit mon ouvrage. Je déployais d'abord 
toutes les questions, et je développais une méthode sans lacunes. Où ? — Pour 
quoi? — Pour qui? — A quelle fin? — De quelle grandeur? — Et circon- 
venant de plus en plus mon esprit, je déterminais au plus haut point l'opé- 
ration de transformer une carrière et une forêt, en édifice, en équilibres 
magnifiques!... Et je dressais mon plan, en égard à l'intention des humains 
qui me payent, compte tenu des localités, des lumières, des ombres et des 
vents; choix fait de l'emplacement selon sa grandeur, son exposition, ses accès, 
ses tenants et aboutissants, et la nature profonde du sous-sol... 
Puis, de matières brutes, j'allais composer mes objets tout ordonnés à la vie 
et à la joie de la race vermeille... Objets très précieux pour le corps, délicieux 
à lame, et que le Temps lui-même doive trouver si durs et si difficiles à digérer, 
qu'il ne puisse les réduire qu'à coups de siècles; et encore, les ayant revêtus 
d'une seconde beauté; une dorure douce sur eux, une majesté sacrée sur eux, et 
un charme de comparaisons naissantes et de secrète tendresse tout autour 
d'eux institué par la durée... Mais tu ne sauras plus rien. Tu ne peux con- 
cevoir que l'ancien Socrate, et ton ombre routinière... 
PHÈDRE. — Fidèle, Socrate, fidèle. 

SOCRATE. — Alors, il faut me suivre; et si je change, changer! 
PHÈDRE. — Mais vas-tu donc dans l'éternité révoquer toutes ces paroles 
qui te firent immortel? 

SOCRATE. — Là-bas, immortel, — relativement aux mortels! — Mais ici- 
Mais il n'y a pas "dici", et tout ce que nous venons de dire est aussi bien 
un jeu naturel du silence de ces enfers, que la fantaisie de quelque rhéteur 
de l'autre monde qui nous a pris pour marionnettes! 
PHÈDRE. — C'est en quoi rigoureusement consiste l'immortalité. 




59 




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HOTEL DE LA CONDESA DE GOYENECHE 

A MADRID 



Cet hôtel se compose d'un étage de soubassement (pièces de service), d'un 
rez-de-chaussée (pièces de réception), et d'un premier étage (pièces d'habi- 
tation), avec couverture en terrasse. 

L'étage de soubassement, de niveau avec la rue, se compose : à droite de l'entrée 
principale, des services, cuisines et dépendances, des écuries et remises, 
garage d'autos; au-dessus, les logements des domestiques; à l'entrée, d'un 
porche en avant-corps sur la façade, permettant le passage des voitures par 
ses faces latérales. Sa couverture en terrasse est de plain-pied avec la grande 
galerie du rez-de-chaussée. 

Du porche, trois grandes baies donnent accès au premier vestibule d'entrée, 
duquel on accède à la réception par un escalier à rampe droite coupé à mi- 
hauteur par un large palier de repos. 

Au palier d'arrivée, un grand vestibule, éclairé par la cage d'escalier, montant 
de fond et prenant jour par quatre œils-de-bœuf en pénétration sur chacune 
des faces ae la voûte, en arc de cloître, au-dessus de la terrasse. 



IV 



62 

Une circulation autour de la cage d'escalier, protégée entre colonnes par une 
balustrade en fer forgé, donne accès, à droite, à un petit salon et à la biblio- 
thèque; à gauche, au grand escalier conduisant à l'étage d'habitation, à 
l'ascenseur, aux vestiaires et lavabos; derrière, à la grande galerie voûtée, 
ou salle des fêtes, occupant toute la longueur de la façade d'entrée. 
En face, un antichambre d'où l'on accède, à gauche, à la grande salle à man- 
ger et, à droite, au grand salon qui prennent jour par de grandes baies cintrées 
qui donnent accès au jardin, sorte de péristyle à ciel ouvert avec parterre 
d'eau bordé de terrasses successives faites de dallages différents. 
Les deux extrémités de cette composition sont décorées de fontaines, vasques 
et niches. 

A gauche, un portique, ou galerie couverte, conduit, tout à l'extrémité du 
terrain, à un petit jardin suspendu; à droite, une terrasse avec un mur bahut, 
surmonté de dés supportant des vases, donne sur la rue. 
Au premier étage, une galerie entourant la cage d'escalier qui, comme au 
rez— de— chaussée, est entourée d'une balustrade en fer forgé, donne accès à 
quatre appartements : deux sur le jardin, deux sur la face d'entrée, la face 
latérale étant occupée par les bureaux des archives et du secrétaire. 




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SALON DES JORDAENS 

CHEZ LE DUC DE MEDINACELI 

Cette pièce, de 8 m. 70 de longueur sur 7 m. jb de largeur, a 4 m. 45 de 
hauteur sous plafond; elle est éclairée sur une seule face par trois portes- 
croisées de 3 m. 5o de hauteur et 1 m. 3o de largeur. Elle est située dans 
la partie du palais du duc de Medinaceli qui fut reconstruite après un incen- 
die et fait suite aux salons. Sa décoration a été composée dans les tons dorés 
afin de mettre en valeur trois grandes compositions de Jordaens qui furent 
peintes lors d'un séjour que l'artiste fit chez les ducs de Medinaceli. 
Les faces verticales des murs sont entièrement recouvertes de plaques de stuc 
jaune légèrement veiné de gris; elles se prolongent sans interruption en vous- 
sure dans la partie haute jusqu'à un tore orné de feuillages encadrant le plafond. 
Pour des raisons de symétrie, on a établi dans les deux angles de la pièce, 
faisant face aux fenêtres, deux niches dont les parois à pans coupés et le pla- 
fond horizontal sont recouverts de glaces argentées. 

Sur les deux faces latérales, deux portes en enfilade, en métal doré avec 
glaces argentées, donnent accès aux salons. Toutes les traverses d'impostes 
sont ornées de postes. Les chambranles de ces portes, ceux des niches, ainsi 
que ceux des trois fenêtres, disposés de façon à servir de boîte à rideaux, sont 
en " lumachelle ", marbre de provenance italienne à fond jaune, et ainsi 
nommé parce qu'il est rempli de taches grises, blanches et noires, contour- 
nées comme de petites coquilles de limaçon. 

Aux centres des trois faces opposées à une des fenêtres, sont placés les trois 
tableaux de Jordaens, encadrés de moulures en " lumachelle ". 
De chaque côté de ces tableaux et sur les deux trumeaux des fenêtres, des 
panneaux sont faits de courants de perles oblongues avec, par le haut, un 
bouquet agrafé par un motif draperie en bronze doré. 

Au milieu de chacun de ces panneaux, est fixé un appareil d'éclairage formé 
de deux cornes d'abondance en bois doré réunies en bas par un lien fixé sur 
une couronne de feuillages vissée dans le stuc. Le haut est garni de fruits 



72 

en cristal qui contiennent des lampes électriques. La pièce est exclusivement 

éclairée par ces huit appareils. 

Au— dessus des portes, des fenêtres, des niches et des trois tableaux de Jor— 

daens, ornements composés de bouquets soutenus par des motifs en forme 

de draperie traités en application de bronze doré. 

Sur la face latérale gauche, au— dessous d'un des tableaux de Jordaens, est 

placée une cheminée en " lumachelle (voir planche). Cette cheminée a 

2 m. i o de largeur totale, i m. i o de hauteur; la partie du milieu, de i m. i o 

de largeur et o m. 65 d'avancée, est supportée par deux consoles à volutes. 

La traverse est ornée d'un motif floral de bronze doré. 

Les parties extérieures sont composées de deux surfaces planes décorées au 

milieu d'un bouquet sculpté et couronnées par la tablette. Elles se terminent 

en coins ronds ornés chacun de cinq baguettes verticales entre deux filets. 

Le foyer est surélevé du niveau du parquet. La rive supérieure de la tablette est 

moulurée; en dessous, il existe un listel, dans lequel sont taillés des denticules. 

Les stylobates au pourtour de la pièce sont en " lumachelle ". 

Le plafond, tout uni, encadré seulement du tore arrêtant la voussure en stuc, 

est entièrement doré. 




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SALON DE M. CH. STERN 



Pièce rectangulaire de 9 m. 70 sur 5 m. 85. La hauteur est de 3 m. 70, sous 
plafond. La pièce est éclairée par trois grandes fenêtres sur la façade et deux 
portes vitrées y donnent accès de la galerie. 

La décoration est très simple : des pilastres, aux quatre angles et de chaque 
côté des portes et des fenêtres. Ces pilastres droits sont en bois et cannelés, 
sur la face, de cinq cannelures plates, formées de pans coupés. Ces canne- 
lures sont coupées en ligne droite à la partie inférieure et forment un cintre 
à la partie supérieure. 
La base est unie, couronnée d'un tore. 

Le chapiteau est formé à sa base d'un tore sculpté, en forme de corde entre 
deux filets, le vase de trois feuilles de campanule épanouie. Le tailloir est 
remplacé par un groupe de fleurs. 

Au-dessus, ceinturant la pièce, vient l'entablement composé d'une archi- 
trave unie en deux parties reliées par un chapelet de perles oblongues, cou- 
ronné d'une doucine formant corniche; cette doucine se termine à sa partie 
supérieure par un boudin et est enrichie, dans sa partie concave, d'un cou- 
rant de carton pierre formant draperie. Au dos, une gorge assez profonde 
en forme de scotie renversée qui, en se prolongeant, vient se raccorder avec 
le nu de plafond et permet l'installation d'une rampe électrique. 
Sur les deux faces latérales symétriques, dans l'axe, une grande niche carrée 
en menuiserie; dans celle de droite on a établi un grand divan monté sur 
boules et recouvert de soie. Dans celle de gauche, une cheminée en marbre 
jaune de Sienne, de forme semi-elliptique, avec foyer en saillie. Quatre 
consoles à pans avec bouquets de fleurs soutiennent la tablette. Au-dessus 






86 

de la cheminée, une grande glace ovale, avec cornière en cuivre et cornes 

d'abondance en bois doré, garnies de fruits en cristal qu'éclaire à l'intérieur 

une lampe électrique. 

De chaque côté des grandes niches carrées est percée une niche elliptique 

à arêtes vives, couverte par un quart d'ellipse en forme de coquille en staff. 

Les volutes de cette coquille sont garnies également d'appareils d'éclairage 

composés de fruits en cristal. 

Les parois verticales au-dessous de la coquille sont divisées en cinq parties 

formant pans sur lesquels sont fixées autant de glaces argentées à joints vifs 

reposant sur un stylobate, derrière lequel sont dissimulés les tuyaux à ailettes 

du chauffage central. Au-dessus de chaque niche, une surface plane décorée 

d un motif de bois sculpté formant draperie. 

Au bas des murs, tendus d'un damas ton sur ton, styloba tes avec arrondi sur 

rive. 

Le plafond est à caissons faits en courants de feuillage en carton pierre, avec 

à chaque intersection un motif dont on verra le détail sur la planche (page 89). 

Au centre, placé dans un rectangle aux proportions de la pièce un motif, 

également en carton-pierre, et dont on verra aussi les détails sur la même 

planche. 

Toutes les boiseries sont peintes; les fonds de peinture sont d'un vert assez 

soutenu et les ornements sont dorés, c'est-à-dire les draperies de la corniche, 

le chapelet de l'architrave, les draperies au-dessus des niches, les coquilles des 

niches, les courants de feuillage au plafond ainsi que les motifs, le fond des 

cannelures des pilastres. Un petit filet or détache les feuilles des chapiteaux. 




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VESTIBULE 
DANS L'HOTEL DE M. ESDERS 



On a transformé et aménagé une pièce existant déjà. 

Les pilastres ont été débarrassés de leurs ornements et le fût en plâtre reste 
uni. Le chapiteau seul a été remplacé par un autre, nouveau, en staff. 
Le parement des portes était mouluré; on y a rapporté un panneau donnant 
une surface plane sur laquelle un motif en carton-pierre a été posé. 
Les murs, par la suppression du faux lambris, sont unis, ils sont enduits et 
peints. 

Au— dessus des portes et des baies, une corbeille de fleurs en carton— pierre 
fait toute la décoration de cette pièce. 

Le plafond était à caisson; il a été remplacé par une calotte en staff reposant 
sur une sorte de larmier, soutenu par les chapiteaux, des pilastres, qui cein- 
ture la pièce et dont la partie supérieure se termine par un gros boudin. 
Le fond de la calotte est orné de courants de feuillage, rayonnant du centre. 
Les murs et le plafond sont peints en gris ainsi que les portes. Les motifs 
sont d'un gris plus foncé et rehaussés de blanc (voir planche en couleurs). 





98 



SALLE A MANGER DE M. PIERRE GIROD 



Cette pièce est rectangulaire et lambrissée dans toute la hauteur de pan- 
neaux d'ébène macassar, divisés par des baguettes d'ébène de Ceylan formant 
couvre-joints; le plafond est doré. Dans chaque angle, en pan coupé, des 
portes d'ébène sont surmontées, en trumeau, de bas-reliefs en bronze, par 
Paul Véra, représentant les quatre Saisons (voir planche). 
Sur la face latérale de gauche, face à la porte d'entrée, un buffet en ébène et 
loupe de noyer à face galbée, est encastré dans une niche elliptique couverte 
par une coquille dorée. Les parois verticales de la niche sont divisées en cinq 
parties revêtues de glaces. Il y a sur le plan du milieu une fontaine de bronze 
composée d'une figure crachant l'eau dans deux vasques superposées. 
Dans l'axe du grand côté de la pièce on a placé une desserte (voir planche) 
dont les quatre pieds d'ébène sont à pans et volutes rehaussés de bronzes. 
Le dessus est en marbre levanto, la tablette et les pieds en loupe de noyer. 
Le fronton entrecoupé est sans base, avec au centre un motif d'ébène et de 
bronze en forme de coquille, d'où s'échappe un flot de stalactites. 




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DIVERSES SALLES DE TOILETTE 



HOTEL DE M me POTTIER 

Dans un hôtel ancien de la rue Férou, on a transformé une pièce rectangu- 
laire en un cabinet ovale par l'érection de huit colonnes galbées reliées entre 
elles, de deux en deux par un motif sculpté représentant un bouquet rattaché 
aux chapiteaux par des draperies. Ces colonnes supportent un entablement 
uni, couronné d'une corniche formée par une doucine, et creusée au dos en 
gorge, ce qui permet l'installation d'une rampe électrique éclairant la pièce. 
Sur l'entablement repose une coupole en staff. 

Dans les entre-colonnements d'angle, des rideaux de velours cachent trois 
placards et la fenêtre. Dans chacun des entre-colonnements d'axe, il y a une 
niche. Le fond de la première est revêtu d'une glace en trois parties dont les 




108 

panneaux extrêmes sont des vantaux mobiles qui se rabattent de manière 
à former un miroir à trois pans. Dans la niche qui fait vis-à-vis, une che- 
minée de marbre; les deux autres contiennent, à droite, un divan avec, 
au-dessus, une bibliothèque et à gauche, un lavabo. 

Les colonnes et l'entablement sont de couleur terre cuite, les chapiteaux, 
bouquets et draperies, d'un brun rehaussé d'or, la coupole est rose et semée 
d'étoiles d'or. 

2 

HOTEL DE LA PRINCESSE DE L... 

Pièce rectangulaire de 6 m. l\o sur 3 m. Les murs sont de stuc jaune avec 
pilastres de toute hauteur; les chapiteaux, socles et plinthes sont en marbre 
portor et le sol orné d'une mosaïque. 

Au fond de la pièce, face à la fenêtre, un lavabo dans une niche en glaces. 
La baignoire est dans une autre niche, sur le grand côté, face à l'entrée. 



APPARTEMENT DE M. BERNHEIM 

Pièce rectangulaire de 5 m. 25 sur 3 m. 20 et haute de 3 m. 80 sous plafond 
revêtue aux deux tiers de sa hauteur de mosaïque de marbre noir et de pâte 
de verre bleu et or. Cette mosaïque est couronnée d'un bandeau et encadrée 
de pilastres en bois laqué bleu. Au fond de la pièce, deux colonnes sup- 
portent un arc avec arrière-voussure. Dans la niche ainsi formée est placée 
la baignoire à deux têtes en marbre portor ainsi que la toilette et le lavabo 
situés sur les deux côtés de la pièce. 




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DU LAVABO ET DE LA FENETRE 



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SALLE DE BAIN DE MADAME ANDRE B 




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APPARTEMENT DE M. BERNHEIM 






CABINET DE TRAVAIL 

Pièce nue rectangulaire de 5 m. 3o sur 4 m. 70 et haute de 3 m. 80 sous 
plafond, située entre le grand salon et la salle de bains. 

Pour la rendre pratique et lui donner plus de confortable, on a conçu un 
plan octogonal et utilisé les pans coupés pour masquer les dégagements et 
pour y établir des armoires. 

Elle est éclairée par deux fenêtres séparées de la pièce par les pans coupés 
formant baie libre, de façon que la lumière ne soit point atténuée. 
Il y a accès au bureau par une porte s'ouvrant sur le dégagement et formant 
tambour avec celle du pan coupé de droite sur la face du fond. 
Les boiseries de toute la hauteur sont en teck de Java verni; le plafond en staff 
avec voussure en arc de cloître repose sur la corniche. Deux des faces com- 
portent des armoires, les autres ont, l'une le divan et la dernière, la cheminée. 
Le mobilier de cette pièce est composé d'un bureau d'acajou et de deux gros 
fauteuils recouverts ae cuir foncé. 



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CHAMBRE A COUCHER 

Pièce à demi circulaire, éclairée par trois fenêtres en face desquelles on a 

établi un pan coupé formant alcôve. A droite et à gauche de celle— ci une 

cheminée et une console cachant le radiateur, en marbre vert antique. La 

pièce est tendue de satin marron. 

Les boiseries et les portes sont d'un vert jade rehaussé d'or, les rideaux 

d'or. 

Au— dessus de la cheminée et du radiateur, deux glaces ovales biseautées, 

serties de métal doré. 

Le mobilier comporte un grand lit de laque et des bergères de bois dama— 

ranthe. 




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APPARTEMENT 
DE M?B. 

RUE DE LILLE A PARIS 




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APPARTEMENT DE M. M. MONTEUX 



VESTIBULE 

Pièce rectangulaire de 8 m. 20 sur 4 ni. 45 et 3 m. 35 de hauteur sous pla- 
fond. D'un vestibule d'entrée avec porte palière donnant sur le grand esca- 
lier, on accède à cette galerie par une large baie libre (face A du plan). A 
gauche, en pan coupé, une autre baie libre donne sur la salle à manger; au 
fond, face à l'entrée, une baie garnie de glaces argentées, et de chaque côté 
de celle-ci, en pan coupé, deux baies symétriques donnant sur les salons. 
Les murs sont revêtus jusqu'à 2 m. 20 de hauteur de stuc jaune marbré de 
gris, fait de plaques de o m. 020 d'épaisseur, scellées au mur avec rosaces 
de bronze à chaque intersection de joints. Ces plaques reposent sur un sty- 
lobate en marbre de couleur. Pour cacher le joint du stuc et du plâtre des 
ébrasements des baies, on a revêtu les arêtes verticales dune baguette d'angle 
en staff, sculptée en forme de torsade; une demi-baguette semblable encadre 
les panneaux, horizontalement. Au-dessus, corniche en staff, formant gout- 
tière, faite d'une doucine avec boudin à sa partie supérieure; les retours sont 



128 

profilés dans les ébrasements. L'éclairage de la pièce est obtenu par une 
rampe électrique posée dans la corniche. Une voussure en arc de cloître avec 
plafond y prend naissance, elle est décorée de courants de feuillage en carton 
pierre, entrelacés et peints de couleur bronze. 

Cette pièce est simplement meublée d'une table massive en ébène et de deux 
tabourets; un grand vase de Méthey, sur un socle, orne le fond, devant la baie 
de sflaces. 



CABINET (PI. i3i) 

Dans un angle en pan coupé du grand salon, une baie cintrée en anse de 
panier, fermée par un rideau, donne accès à une petite pièce de 2 m. 5o sur 
2 m. surélevée d'une marche — c'est une sorte de petit cabinet propre à la 
lecture ou à la méditation. 

Le plafond est fait d'une voûte en berceau recouverte de papier d'or dans 
laquelle viennent se raccorder en pénétration à droite et à gauche, deux 
niches sphériques couvertes d'une coquille dorée; leurs parois verticales sont 
tapissées de damas orangé broché d'or. Dans chacune de ces niches, est un 
divan au soubassement de bois laqué et recouvert d'une vannerie de soie, 
noire et or. 

Au fond de la pièce, face à la baie sur le salon, une bibliothèque de laque noire 
ornée de motifs dorés, occupe toute la largeur de la cloison. 




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TAPIS AU POINT NOUÉ 
ET DETAIL DE GUIRLANDE 



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CABINET DU MINISTRE DE FRANCE 

EN POLOGNE 



Le Cabinet du Ministre est installé au premier étage du palais Sapieha, 
devenu Légation de France. C'est une pièce rectangulaire de 7 m. 45 sur 
5 m. 75 tendue d'un damas vert émeraude à grand dessin (voir planche); les 
boiseries, chambranles et portes sont peints en bleu et rehaussés d'or. 
Il est éclairé par un lustre central et quatre appliques composées de coquilles 
en albâtre de Yolterra, suspendues à de grands rubans de bronze. Au-dessus 
de la cheminée une glace ovale, encadrée de cornes d'abondance contenant 
des fruits de cristal. 

L'ameublement est composé d'un canapé et de fauteuils de forme arrondie, 
en palissandre ciré recouverts de taffetas jaune rayé de vert. 
Sur la face latérale gauche s'appuie un gros meuble bahut à pieds de palis- 
sandre galbés et sculptés, la face et les côtés en doucine, sont plaqués de 
loupe de noyer. 



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156 

Sur la face latérale droite, une bibliothèque à trois corps présentant les 
mêmes caractéristiques. 

Au centre, un bureau de même bois que les meubles précédents aux pieds 
galbés se terminant, en bas par une volute, en haut par un ornement de 
bronze, et saillants sur la ceinture (voir planche). Le dessus déborde légè- 
rement le corps du meuble et les angles s'arrondissent suivant les saillies des 
pieds. 

Enfin, près du divan, une table ronde à six pieds très légers, galbés et ornés 
de bronzes. Le dessus est encadré d'un champ en palissandre mouluré d une 
baguette sculptée en torsade, le panneau est en loupe de noyer par feuilles 
en raccord. 

Le parquet est recouvert de moquette foncée sur laquelle on a jeté un tapis 
au point noué à dessin de fleurs et de fruits. 




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ET TENTURES DE SOIE 



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TABLE DES MATIÈRES 



PREMIÈRE PARTIE 

FRONTISPICE. — Dessiné et gravé sur bois par Paul Yéra 5 

LA CONQUÊTE DE L'AIR. — Tableau de Roger de La Fresnaye, 

gravé sur bois en couleurs, par Jules Germain .. .. 7 

Ornement. Dessiné et gravé sur bois par Paul Véra 9 

DIALOGUE DES MORTS. — Paul Valéry 9 

Ornement. Dessin d'André Mare, gravure de Chapon 22 

RAUDELAIRE. — Buste de Duchamp- Villon, gravé à l'eau-forte 

par Jacques Villon 23 

PEINTURE. — Par Marie Laurencin, gravée sur bois en couleurs par 

Jules Germain 25 

Ornement. Dessin d'André Mare, gravure de Chapon 27 

Ornement. Dessin d'André Mare, gravure de Chapon 4o 

LE KIOSQUE A JOURNAUX. — Dessiné et gravé au burin par 

J.-E. Laboureur t\\ 



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LITHOGRAPHIE ORIGINALE. — J.-L. Boussingault 43 

Ornement. Dessin d'André Mare, gravure de Chapon 45 

Ornement. Dessiné et gravé sur bois par Paul Véra 58 

EAU-FORTE ORIGINALE. — A.-D. de Segonzac 5 9 



DEUXIÈME PARTIE 



HOTEL POUR LA CONDESA DE GOYENECHE, à Madrid .. 6 1 

Ornement. Dessin d'André Mare, gravure de Chapon 6i 

Ornement. Dessin d'André Mare, gravure de Chapon 62 

PLANS. — Louis Sue, gravure de J. Villon 63 

FAÇADE D'ENTRÉE ET FAÇADE SUR COUR. — Louis Sue, gra- 
vure de J. Villon 65 

COUPE ET FAÇADE LATÉRALE. - Louis Sue, gravure de J.Villon. 67 

RAMPE DE FER FORGÉ. — Richard Desvallières, gravure de 

J.Villon •• •• 69 

SALON DES JORDAENS, chez le duc de Medinaceli, à Madrid. 7 1 

Ornement. Dessin de Louis Sue et André Mare, gravure de J.Villon .. 7 1 

Ornement. Dessin de Louis Sue et André Mare, gravure de J.Villon .. 72 

COTÉ DE LA CHEMINÉE. — Louis Sue et André Mare, gravure de 

J.Villon .. 7 3 

COTÉ DES FENÊTRES. — Louis Sue et André Mare, gravure de 

J.Villon 7 5 

COTE DES NICHES. — Louis Sue et André Mare, gravure de 

J. Villon 77 

DÉTAIL DE LA CHEMINÉE. — Louis Sue et André Mare, gravure 

de J.Villon 79 

LAMPADAIRE. — Louis Sue et André Mare, gravure de Villon. .. 81 

CANAPÉ EN BOIS DORÉ de Louis Sue, recouvert d'une tapisserie 
de G.-L. Jaulmes, exécutée par Madame Jaulmes. — Gravure sur bois 

en couleurs par Chapon 83 

SALON DE M. CHARLES STERN 85 

Ornement. Dessin d'André Mare, gravure de Chapon 85 

Ornement. Dessin d'André Mare, gravure de Chapon 86 



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COTÉ DU DIVAN. — Louis Sue, gravure de J. Villon 

DÉTAIL DU PLAFOND. — Louis Sue, gravure de J. Villon .. .. 

ÉLÉVATION DE LA NICHE. — Louis Sue, gravure de J. Villon .. 

DÉTAIL DE LA CHEMINÉE. — Louis Sue, gravure de J. Villon .. 

PENDULE ET VASES. — Paul Véra et P. Poisson, gravure de 
J.Villon 

VESTIBULE ET SALLE A MANGER 

Ornement. Dessin d'André Mare, gravure de Chapon 

Ornement. Dessin d'André Mare, gravure de Chapon 

VESTIBULE. — Louis Sue et André Mare, gravure de J. Villon .. 

SALLE A MANGER. — Louis Sue et André Mare, gravure de 
J.Villon 

DESSERTE. — Louis Sue et André Mare, gravure de J. Villon. .. 

BAS-RELIEFS. — Paul Véra, gravure de Chapon 



SALLES DE TOILETTE 

Ornement. Dessin de Louis Sue, gravure de Chapon 
Ornement. Dessin d'André Mare, gravure de Chapon 



SALLE DE TOILETTE OVALE. — Louis Sue et André Mare, gra- 
vure de J. Villon 

SALLE DE BAINS. — Louis Sue et André Mare, gravure de J.Villon. 

SALLE DE BAINS. — Louis Sue et André Mare, gravure de J.Villon. 

SALLE DE BAINS. — Louis Sue et André Mare, gravure de J.Villon. 

APPARTEMENT DE M. ANDRÉ BERNHEIM 

Ornement. Dessin d'André Mare, gravure de Chapon 

Ornement. Dessin d'André Mare, gravure de Chapon 

BUREAU. — Louis Sue et André Mare, gravure de J. Villon .. .. 
CHAMBRE. — Louis Sue et André Mare, gravure de J. Villon .. .. 

DÉTAIL DE LA CHAMBRE. — Louis Sue et André Mare, gravure 

de J. Villon 

MEUBLES. — Louis Sue et André Mare, gravure de J. Villon .. .. 



APPARTEMENT DE M. MARCEL MONTEUX 

Ornement. Dessin d'André Mare, gravure de Chapon 

Ornement. Dessin d'André Mare, gravure de Chapon 

VESTIBULE. — Louis Sue et André Mare, gravure de J. Villon 



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BIBLIOTHÈQUE. — Louis Sue et André Mare, gravure de J. Villon.. 1 3 1 

TAPIS. — Louis Sue et André Mare, gravure de J. Villon i33 

HOTEL DE LA LÉGATION DE FRANCE EN POLOGNE .. i35 

Ornement. Dessin d'André Mare, gravure de Chapon i35 

Ornement. Dessin d'André Mare, gravure de Chapon 1 36 

DAMAS. — André Mare, gravure de Chapon i3j 

SIEGES. — Louis Sue et André Mare, gravure de J. Villon i3o. 

BUREAU. — Louis Sue et André Mare, gravure de J. Villon .. .. i4i 

APPAREILS D'ÉCLAIRAGE. — Louis Sue et André Mare, gravure 

de J. Villon i43 

TABLE DES MATIÈRES i45 

Ornement. Dessiné et gravé par Paul Véra i45 

Ornement. Dessiné et gravé par Paul Véra i48 

Ornement. Dessiné et gravé par Paul Véra i4o. 

Les croquis figurant sur les planches sont de 
MM. J.-L. Boussingault, Bernard Boutet de Monvel, Jacques Villon, 

Louis Sue, L.-A. Moreau, etc.. 







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ACHEVÉ D'IMPRIMER 

le tome premier d'Architectures 

à 5oo exemplaires, numérotés de i à 5oo 

sur papier vélin de pur fil 

des Papeteries Navarre, 

le texte et les gravures sur bois en noir et en couleurs 

par COULOUMA à Argenteuil, 

sous la direction de H. BARTHÉLÉMY; 

les gravures en taille— douce 

par CHARLOT, GÉNY-GROS, LEBLANC et TRAUTMANN, 

POULET, à Paris, 

sous la direction de J. VILLON; 

la lithographie 

par MARCHIZET, à Paris, 

le trente septembre mil neuf cent vingt et un. 






EXEMPLAIRE N° 7 

imprimé pour Monsieur Charles PACQUEMENT 



Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, 
y compris la Russie. Copyright by Librairie Gallimard. 

1921 




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